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Modèles économiques de l’édition numérique

Notes prises pendant la 6e séance du séminaire Écritures numériques et éditorialisation (cycle 2012-2013) sur les Modèles économiques de l’écriture numérique.

caveat : il s’agit de notes, non relues. Les intervenants parlent à la première personne…

Modèles économiques de l’écriture numérique

Séance 6

18 avril 2013

L’exigence de gratuité sur Internet opposée à la réclamation d’une juste rétribution des producteurs de contenu n’a cessé de poser question ces dernières années, en particulier dans les domaines de la musique, de la presse et de l’édition. Comment soutenir financièrement des sites Internet spécialisés, faire vivre des activités créatives dont la productivité a un coût, là où règnent les sources d’informations gratuites, parfois le piratage, et les grands sites commerciaux du web ?

Intervention de Virginie Clayssen : son activité professionnelle a toujours été liée au numérique.

Comment répondre à la question des modèles économiques ? Deux casquettes : blogueuse ou représentante du monde de l’édition (editis) ?

On va commencer par l’approche de blogueuse. En tant que blogueuse, je n’ai pas de modèle économique. Le blog coûte 40 euros par an (juste parce que je ne veux pas me servir d’une solution gratuite). Je ne blogue pas pour gagner de l’argent, ni pour devenir célèbre. Je blogue pour le plaisir de partager et de discuter. Mais en même temps j’aime être lue et avoir des visites. Le blog est ma maison en ligne. Le blog n’a pas de prétention, il ne veut pas avoir une autorité. On y démarre les discussions et les réflexions. Je blogue depuis 1995 (forum de Reinhgold). Un mot important pour le blog : “contribution”.

D’un point de vue d’éditrice les choses sont différentes. Le numérique modifie le contexte de la circulation et de la création des livres. Aujourd’hui ces modèles ne sont pourtant pas très différents de ceux de l’édition traditionnelle. Un modèle : achat fichier numérique. C’est exactement comme le modèle papier (droits d’auteur, pourcentage de l’éditeur etc.). C’est une variante du modèle papier. Mais le contexte est en train de changer. La plus grande difficulté pour l’éditeur classique était la distribution. Les intermédiaires (libraires etc.) dans ce cadre sont fondamentaux. Le numérique ne dématérialise pas ! L’inscription change mais il s’agit toujours d’une inscription.

Il y a un changement des dispositifs d’accès : recommandations faites par l’algorithme ou par la communauté (l’algorithme d’Amazon, par exemple). À l’époque où tout cela se met en place, peu de gens de l’édition s’occupe du web. L’édition ne s’intéresse pas au web, mais le web s’intéresse énormément à l’édition – ou du moins à la publication.

La révolution du livre se fait autour du livre, c’est le web qui change le contexte et non pas le livre numérique. La révolution numérique du livre a commencé par les métadonnées. La révolution du livre électronique n’est peut-être pas vraiment une révolution.

Choses importantes à faire pour les éditeurs : le rapport avec les auteurs change. Il faut convaincre les auteurs à publier avec des promesses de qualité (travail éditorial qui améliore le texte), qualité de la mise en forme.

Rôle des libraires – grands lecteurs. Ce rôle est encore très important. On ne peut pas réduire la distribution aux grandes entreprises comme Amazon ou Apple. Le libraire doit rester présent.

Dominique Bérubé – on va parler d’un cas concret. Comme disait Virginie : il faut maintenir des secteur de distribution alternative. Erudit le fait, c’est sa vocation. On parle d’édition scientifique et de recherche. Les liens avec l’open access sont faciles (chercheurs), plus difficiles les rapports avec le monde commercial.

95% des articles sont en accès libre, les autres (barrière mobile de 2 ans) payants pour les institutions (pas de vente aux particuliers) (statistiques et données disponibles dans le fichier joint à cet article).

La production numérique est très coûteuse (bon niveau d’éditorialisation, métadonnées etc.). Le modèle est pour les revues scientifiques. Il faut donc financer cette production. Le coût de production est une barrière surtout pour les revues en accès libre. Les revues au Québec sont financées par des programmes gouvernementaux mais ces financements sont instables. Donc le modèle est fragile.

Le revenu d’Erudit vient des abonnements et la plupart est reversée aux revues. L’ensemble des activités d’Erudit est donc soutenu par d’autres financements (publics).

La collection est surtout québécoise (et francophone canadienne). Aucun autre consortium au Canada (même pas anglophone).

Désavantage : le développement est freiné par les mandats institutionnels. Il faut donc développer les partenariats en tenant compte de la particularité géographique et du contexte de diffusion. On peut aussi se tourner vers l’offre de services à valeur ajoutée (pour l’exploitation des contenus).

Débat : Jean Claude Guédon (à Virginie) : il y a des variations du modèle économique. La question du prêt, par exemple, comment faire circuler le livre ? L’objet numérique pose une série de questions par rapport à la circulation. Il y a une spécificité de l’objet livre numérique. Erudit est né pour donner une possibilité de distribution, mais il n’a pas été un vrai interlocuteur pour l’open access.

 

Quelques commentaires qui me viennent à l’esprit durant cette séance

On ne peut pas parler d’une édition mais d’éditions au pluriel, dit Virginie. Je crois que c’est fondamental pour avoir des modèles différenciés.

Autre idée importante : la révolution est le web et non le livre numérique (changement de support d’une part, changement de l’ensemble des modes de circulation du savoir de l’autre). Justement, les changements dont je parle dans mon post ici, observent les pratiques qui vont au delà du livre-fichier.

Changement du rapport entre éditeur et auteur (il faut convaincre les auteurs à publier)… pour le moment je pense que l’idée d’autorité de l’édition traditionnelle continue à avoir son charme et son poids dans l’imaginaire collectif (hélas). Souvent on préfère publier mal en papier que bien en numérique (diffusion des contenus sur blog etc.). Souvent à cause de raisons institutionnelles (faire carrière académique, par exemple).

Il y a une spécificité de l’objet livre numérique : je crois qu’il faut penser l’ontologie du numérique. Les fichiers ne se copient pas ! Les fichiers sont déjà multiples, donc il faut penser différemment la circulation. On ne peut pas parler de reproduction d’un fichier ! Ce n’est pas une reproduction, c’est la même chose ! Il faut partir de ce constat pour penser aux modèles économiques. Il ne s’agit pas d’un support “facilement reproductible” mais ontologiquement multiple. Copier un fichier n’est pas une action ! Je ne copie pas un fichier quand je l’envoie par courriel, je l’envoie et puis c’est tout. Les DRM se basent, à mon avis, sur une mauvaise compréhension de la nature du numérique (ça serait comme imposer un bonnet de bain pour aller au gym).

On revient aussi sur la question de l’éditorialisation (une de mes préoccupations). Il ne s’agit pas seulement de mettre un contenu en ligne mais de penser l’ensemble des dispositifs qui sont autour du contenu et qui lui donnent sa visibilité et en définitive son sens (métadonnée, animation d’un réseau). L’éditeur ne doit pas seulement publier. Ni se limiter à sa plate-forme. L’éditorialisation se fait dans l’ensemble de l’environnement numérique.

Voir les slides de la présentation de Dominique Bérubé

Culture numérique ?

De plus en plus, on parle de culture numérique. Que veut-on dire par là ? Quel est le sens de revendiquer un aspect proprement “culturel” du numérique, comme le fait, par exemple, Milad Doueihi dans ses livres La grande conversion numérique et Pour un humanisme numérique ?
Dans le cadre du séminaire sur les “Écritures numériques et éditorialisation“, je me suis souvent trouvé à discuter, en particulier avec Vincent Puig, sur l’emploi de cette expression à laquelle Vincent préfère “organologie” développée et définie par Bernard Stiegler. Je crois que, Vincent et moi, nous sommes d’accord sur le fait qu’il faut trouver une expression capable de dire le fait que le numérique n’est pas qu’un ensemble d’outils. Le numérique n’est pas seulement un ensemble de dispositifs techniques qui permettent de mieux faire ce que nous faisions avant. Il ne peut pas être considéré comme une voiture qui nous permet de faire plus rapidement la même route que nous étions habitués à faire à pied (et d’ailleurs, même cette voiture ne peut pas être considérée ainsi !).
Le numérique modifie nos pratiques et leur sens. L’exemple que fait souvent Vincent dans le cadre du séminaire me semble particulièrement significatif – et très simple à comprendre. Polemictweet. Polemictweet est la plateforme développée par l’Iri qui permet de synchroniser à la vidéo de la conférence ou du séminaire en cours (qui est transmise en direct sur une page web) l’ensemble des tweets échangés par le public pendant l’évènement. Cet outil change profondément la façon de participer au séminaire. Pas seulement parce qu’il permet de participer à des personnes qui ne se trouvent pas dans la salle, mais surtout parce que cela produit une différente économie de l’attention et une différente façon de comprendre et de réfléchir aux contenus du séminaire. Pendant que l’orateur parle, quelqu’un du public réagit à ce qu’il dit. Cette réaction est lue par d’autres participants, ce qui crée souvent plusieurs couches de débat avec des niveaux différents d’approfondissement. Quelqu’un suit ce que dit l’orateur, quelqu’un est en train d’approfondir ce qu’il vient de dire – par exemple en cherchant des références sur Internet ou alors en demandant des précisions à un autre participant qui en sait davantage. Polemictweet change, en somme, la forme et le contenu du débat, mais aussi la forme de l’intelligence elle-même. Je ne comprends plus les mêmes choses de la même manière, mon rapport au monde change profondément. L’outil, produit les pratiques et produit aussi le sens de ces pratiques, il modifie notre façon d’être au monde mais aussi notre “nature”.
Je suis parfaitement d’accord avec cette idée et je partage aussi les conséquences qu’elle implique : penser et créer un outil signifie déterminer des pratiques et par ce biais changer notre façon d’habiter le monde. L’idée de l’organologie, telle que je la comprends (et telle qu’elle est définie, par exemple ici) implique une mise en question d’une conception naïve de la nature de l’homme. L’homme n’a pas une nature indépendante des outils dont il se sert. La nature de l’homme est – comme dans le mythe de Prométhée – dans ces outils et se transforme avec ses outils. Un homme numérique n’est pas simplement un homme qui se sert d’outils numériques, mais un homme différent, qui fonctionne différemment, qui a un rapport différent avec ce qui l’entoure.

Mais il y a quelque chose qui me fait préférer l’expression de Milad… Ce n’est pas qu’en présence des dispositifs techniques ou technologiques que le rapport au monde change. J’essaie de m’expliquer avec un exemple. Le fait d’avoir un GPS modifie mon rapport avec l’espace. Je perçois l’espace différemment – par exemple j’ai affaire à un espace beaucoup plus rassurant car je sais toujours où je suis et ne peux pas me perdre. C’est l’outil qui façonne et agence mon rapport à l’espace et donc mes pratiques – ainsi que ma vision de l’espace, ma façon de le concevoir.

Or, faisons une expérience mentale (ou réelle) : éteignons le GPS ou partons en voyage en le laissant à la maison. Même sans gps, je vais continuer à percevoir l’espace de la même manière. Il y a dix ans, j’aurais prêté une attention différente à la route, car la perception de la possibilité de m’égarer était toujours présente, comme une peur, une angoisse. Mais dès qu’il y a un GPS, même s’il est à la maison, ce rapport change. L’espace a changé, même quand l’outil n’est plus là. Et donc mes valeurs ont changé, mes priorités, toutes mes structures mentales. La transformation m’a investi de façon totale et pas seulement moi, mais la société entière. Dans ce sens il s’agit d’un changement culturel.

À partir de ce constat, j’aurais tendance à aller encore plus loin. L’ontologie est modifiée par le changement technologique : les essences se transforment. L’essence de l’espace, du temps, de l’homme…

Que devient l’ontologie si elle ne peut plus nous donner des définitions stables ?

C’est à partir de cette idée que je crois nécessaire de développer plutôt une métaontologie, une ontologie intersticielle qui sache tenir en compte le caractère “inscrit” de l’essence.

Ceci est bien évidemment un début de réflexion. J’ai écrit à propos de “métaontologie” dans plusieurs articles et publications, par exemple dans l’article La profondeur du théâtre : au-delà du sujet, vers une pensée métaontologique ou encore dans mon livre Corps et virtuel. En pièce jointe un projet d’article dans ce sens :

Digital culture, philosophy and metaontology : projet d’article en anglais (24 octobre 2012)