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Lecteur, auteur, acteur : statut et droits

Notes de la séance du séminaire “Écritures numériques et éditorialisation”.

Séance du 16 mai 2013. Participants : Philippe Aigrain et Lucie Séguin (Bibliothèque et Archives Canada).

Philippe Aigrain. Partir de ses propres pratiques pour analyser la question des droits – mais aussi des devoirs – des auteurs, des éditeurs etc.  Quelques droits de base comme décrits dans le blog de Lorenzo Soccavo :

1. Droit de posséder les œuvres numériques

2. Droit de  pouvoir les partager

3. Droit de choisir entre la lecture papier ou électronique

En France, l’écriture numérique s’est beaucoup développée grâce aux blogs personnels (Scriptopolis, François Bon). Le principe des vases communicants est un processus social lié à l’écriture qui consiste à écrire, une fois par mois, sur le blog de quelqu’un d’autre.

Le web est un espace de partage de fait. Nos pratiques le démontrent. Il y a une sorte de devise du web : si vous ne voulez pas que cela soit copié, ne le mettez pas sur le web.

Un exemple fait par Philippe Aigrain : libre exploitation de matériel qui serait impossible – ou du moins très difficile – à transporter dans les cadres de l’édition classique (même numérique). Les expériences que l’on fait sur le web ne peuvent souvent pas migrer facilement dans des supports propriétaires.

Le développement de l’édition numérique souffre à cause des plate-formes propriétaires (Amazon, Apple, Fnac, etc.) qui limitent ses possibilités.

Des expériences comme Cent mille milliards de poèmes  montrent le besoin de mettre en question la notion d’auteur ainsi que les genres classiques de l’écriture. Cette idée s’adapte mieux au numérique qu’à l’édition traditionnelle.

Philippe Aigrain a produit une expérience semblable sur son blog : les saucissonnets

Comment faire fonctionner le droit d’auteur dans des expériences de ce type ? Le vers est trop court pour être protégé, l’algorithme random aussi ne peut pas être considéré comme un auteur, l’idée aussi.

Question des bibliothèques : c’est une erreur tragique d’essayer de mimer les objets et les pratiques de lectures propres du livre papier. Par exemple pour la question du prêt.

Pour que les éditeurs, auteurs, etc… habitent l’espace numérique, il faut trouver de nouveaux modèles (par exemple la contribution créative). Il faut une mutualisation des ressources.

Lucie Séguin : on est dans une phase difficile et pleine de défis. Le point de vue de BAC. C’est un point de vue différent car BAC joue un rôle institutionnel. Le paradigme a changé : il n’y a pas des producteurs actifs et des consommateurs passifs. Plusieurs nouveaux types de contenus émergent (blogs, livres sans ISBN), les pratiques de cartographies en sont un autre exemple : nous pouvons tous être cartographes.

Question de la littératie numérique. Réduction de coût et émergence d’outils. Il y a de nouvelles catégories et de nouveaux modèles par rapport au droit d’auteur. La réforme des droits d’auteur a eu lieu en juin 2012 au Canada et a changé les normes par rapport à un certain nombre de pratiques (possibilité de copier des données, exception pédagogique).

La nouvelle loi

Problème fondamental : qu’est-ce que nous allons conserver en tant qu’archive ? Qu’est-ce qui peut être considéré comme patrimoine documentaire numérique.

Comment donner accès au patrimoine documentaire ? Le mandat de BAC est de donner accès, donc on doit essayer de rendre les documents accessibles, on n’accepte plus des documents secrets : il faut trouver une balance entre le respect du droit des auteurs et le fait de donner accès aux informations.

Utilisation du partage et du participatif pour améliorer la collection. BAC est en transformation, l’objectif est de rendre le plus possible de ressources disponibles.

Un visage, un nom : un projet contributif de BAC pour identifier les inuits présents sur les photos d’archives

Question de la protection de la vie privée : BAC enregistre ce qui est déjà public, donc il n’y a pas ce problème.

 

Débat :

On évoque le droit moral de retirer ce qui est publié.

Philippe Aigrain : dans le monde numérique, il y a des zones intermédiaires entre public et privé : des zones du social.

Il faut penser à la différence entre divulgation et publication. L’acte de publication devrait être un acte de renoncement de sa propriété sur le contenu.

On parle de la modernisation de la loi sur le droit d’auteur, approuvée en juin 2012 au Canada : la loi établit des droits positifs de copie et d’exploitation des contenus. En cela, le Canada est très en avance par rapport à la France.

http://droitdauteurequilibre.gc.ca/eic/site/crp-prda.nsf/fra/accueil

 

Quelques questions

Question : comment l’institution peut s’adapter aux changements avec toutes les contraintes qui la lient ?

Est-il encore possible de parler d’auteur ? De producteur de contenus ? Et comment donc imaginer des modèles économiques ? Contribution créative ? Devrait-on plutôt parler de droit d’acteur ? C’est ce que je proposais dans un article il y a quelque temps.

L’auteur en tant qu’autorité disparaît, mais il reste en tant que celui chez qui on est (Philippe Aigrain). Une individualité et une subjectivité des contenus ? Une personnalité ? Il faut essayer de comprendre ce que cela signifie exactement.

Disparition des frontières de l’œuvre (plus que d’œuvre on parle de projet, atelier, etc).

Comment décider quoi archiver ? Cadre théorique tissé par BAC. On identifie des domaines et des sous-domaines (affaires sociales, affaires politiques, etc.) On essaye ensuite de voir ce qui se passe dans chaque domaine et d’identifier les acteurs. De comprendre les réseaux et d’identifier les rôles. À partir de ça, on construit les politiques d’évaluation et les décisions d’acquisition.

Culture numérique ?

De plus en plus, on parle de culture numérique. Que veut-on dire par là ? Quel est le sens de revendiquer un aspect proprement “culturel” du numérique, comme le fait, par exemple, Milad Doueihi dans ses livres La grande conversion numérique et Pour un humanisme numérique ?
Dans le cadre du séminaire sur les “Écritures numériques et éditorialisation“, je me suis souvent trouvé à discuter, en particulier avec Vincent Puig, sur l’emploi de cette expression à laquelle Vincent préfère “organologie” développée et définie par Bernard Stiegler. Je crois que, Vincent et moi, nous sommes d’accord sur le fait qu’il faut trouver une expression capable de dire le fait que le numérique n’est pas qu’un ensemble d’outils. Le numérique n’est pas seulement un ensemble de dispositifs techniques qui permettent de mieux faire ce que nous faisions avant. Il ne peut pas être considéré comme une voiture qui nous permet de faire plus rapidement la même route que nous étions habitués à faire à pied (et d’ailleurs, même cette voiture ne peut pas être considérée ainsi !).
Le numérique modifie nos pratiques et leur sens. L’exemple que fait souvent Vincent dans le cadre du séminaire me semble particulièrement significatif – et très simple à comprendre. Polemictweet. Polemictweet est la plateforme développée par l’Iri qui permet de synchroniser à la vidéo de la conférence ou du séminaire en cours (qui est transmise en direct sur une page web) l’ensemble des tweets échangés par le public pendant l’évènement. Cet outil change profondément la façon de participer au séminaire. Pas seulement parce qu’il permet de participer à des personnes qui ne se trouvent pas dans la salle, mais surtout parce que cela produit une différente économie de l’attention et une différente façon de comprendre et de réfléchir aux contenus du séminaire. Pendant que l’orateur parle, quelqu’un du public réagit à ce qu’il dit. Cette réaction est lue par d’autres participants, ce qui crée souvent plusieurs couches de débat avec des niveaux différents d’approfondissement. Quelqu’un suit ce que dit l’orateur, quelqu’un est en train d’approfondir ce qu’il vient de dire – par exemple en cherchant des références sur Internet ou alors en demandant des précisions à un autre participant qui en sait davantage. Polemictweet change, en somme, la forme et le contenu du débat, mais aussi la forme de l’intelligence elle-même. Je ne comprends plus les mêmes choses de la même manière, mon rapport au monde change profondément. L’outil, produit les pratiques et produit aussi le sens de ces pratiques, il modifie notre façon d’être au monde mais aussi notre “nature”.
Je suis parfaitement d’accord avec cette idée et je partage aussi les conséquences qu’elle implique : penser et créer un outil signifie déterminer des pratiques et par ce biais changer notre façon d’habiter le monde. L’idée de l’organologie, telle que je la comprends (et telle qu’elle est définie, par exemple ici) implique une mise en question d’une conception naïve de la nature de l’homme. L’homme n’a pas une nature indépendante des outils dont il se sert. La nature de l’homme est – comme dans le mythe de Prométhée – dans ces outils et se transforme avec ses outils. Un homme numérique n’est pas simplement un homme qui se sert d’outils numériques, mais un homme différent, qui fonctionne différemment, qui a un rapport différent avec ce qui l’entoure.

Mais il y a quelque chose qui me fait préférer l’expression de Milad… Ce n’est pas qu’en présence des dispositifs techniques ou technologiques que le rapport au monde change. J’essaie de m’expliquer avec un exemple. Le fait d’avoir un GPS modifie mon rapport avec l’espace. Je perçois l’espace différemment – par exemple j’ai affaire à un espace beaucoup plus rassurant car je sais toujours où je suis et ne peux pas me perdre. C’est l’outil qui façonne et agence mon rapport à l’espace et donc mes pratiques – ainsi que ma vision de l’espace, ma façon de le concevoir.

Or, faisons une expérience mentale (ou réelle) : éteignons le GPS ou partons en voyage en le laissant à la maison. Même sans gps, je vais continuer à percevoir l’espace de la même manière. Il y a dix ans, j’aurais prêté une attention différente à la route, car la perception de la possibilité de m’égarer était toujours présente, comme une peur, une angoisse. Mais dès qu’il y a un GPS, même s’il est à la maison, ce rapport change. L’espace a changé, même quand l’outil n’est plus là. Et donc mes valeurs ont changé, mes priorités, toutes mes structures mentales. La transformation m’a investi de façon totale et pas seulement moi, mais la société entière. Dans ce sens il s’agit d’un changement culturel.

À partir de ce constat, j’aurais tendance à aller encore plus loin. L’ontologie est modifiée par le changement technologique : les essences se transforment. L’essence de l’espace, du temps, de l’homme…

Que devient l’ontologie si elle ne peut plus nous donner des définitions stables ?

C’est à partir de cette idée que je crois nécessaire de développer plutôt une métaontologie, une ontologie intersticielle qui sache tenir en compte le caractère “inscrit” de l’essence.

Ceci est bien évidemment un début de réflexion. J’ai écrit à propos de “métaontologie” dans plusieurs articles et publications, par exemple dans l’article La profondeur du théâtre : au-delà du sujet, vers une pensée métaontologique ou encore dans mon livre Corps et virtuel. En pièce jointe un projet d’article dans ce sens :

Digital culture, philosophy and metaontology : projet d’article en anglais (24 octobre 2012)

 

Éditorialisation

L’éditorialisation est le processus d’insertion d’un contenu dans l’environnement numérique. Les dispositifs d’éditorialisation sont l’ensemble des pratiques d’organisation et de structuration de contenus sur le web. Ces pratiques sont les principes de l’actuelle production et circulation du savoir. La différence principale entre le concept d’édition et celui d’éditorialisation et que le dernier met l’accent sur les dispositifs technologiques qui déterminent le contexte d’un contenu et son accessibilité.

Je suis convaincu que l’éditorialisation est progressivement en train de prendre la place de la fonction-auteur. Ce sont les dispositifs d’éditorialisation qui produisent le sens des contenus, qui garantissent leur validité et leur accessibilité. J’essaie de démontrer cette idée dans un article publié sur Implications philosophiques qui s’intitule Auteur ou acteur du web.

La tentative de donner une définition du concept d’éditorialisation est l’un des enjeux du séminaire Écritures numériques et éditorialisation dont je suis l’un des organisateurs (avec Gérard Wormser, Carole Dely, Nicolas Sauret et Michael Sinatra)