Gabriel García Márquez – 90 jours derrière le rideau de fer, par Edna Córdoba.

Cette série de onze chroniques a été publiée dans la revue bogotanienne Cromos en 1957 ; elles ont été ensuite compilées dans une édition pirate qui s’est vendue comme des petits pains en Colombie et qu’ensuite García Márquez a fini par légaliser en 1978.

Accompagné d’une professionnelle française des diagrammes, Jacqueline, et d’un journaliste italien, Franco, l’écrivain colombien entreprend un voyage à travers le rideau de fer durant l’été 1957. Le voyage commence en Allemagne de l’Est, continue en Tchécoslovaquie et en Pologne pour finir en Union Soviétique où il pénètre par l’Ukraine. Sa dernière chronique représente une visite en Hongrie en 1959, pays où un an auparavant avait eu lieu un soulèvement général violemment réprimé avec l’aide de l’armée russe. Les impressions de l’écrivain sont parfois contradictoires, sans pour autant cesser d’être rigoureuses et objectives. Ces contradictions sont à peine naturelles puisque lui-même se débattait entre sa croyance dans le socialisme et son constat que le développement capitaliste était plus efficace à cette époque. C’est ainsi que Gabriel García se heurte au paradoxe entre le rejet catégorique de la répression et la sympathie pour certains leaders des démocraties populaires. Le voyage lui confirme cependant que le développement capitaliste, bien que plus rapide, est aussi inégal, puisque les pays capitalistes n’ont pas tous un niveau plus élevé que les démocraties populaires.

 Berlin

 Gabriel García a écrit deux chroniques sur Berlin : « Berlin est une absurdité » et « Les expropriés se réunissent pour se raconter leurs peines ». Le Berlin divisé est une vitrine de propagande des deux systèmes. Du côté capitaliste, il y a un appétit commercial qui semble transposé de New-York et qui ne correspond pas à la réalité économique du pays, puisque Berlin Ouest n’a pas de relations commerciales avec ses pays voisins ; c’est un ilot au milieu du communisme. La partie Est, à l’inverse, est mal reconstruite ; là, l’amertume et le manque d’enthousiasme qu’ont laissés la défaite de la guerre et l’imposition d’un système étranger sont latents, mais tout semble correspondre à la réalité économique, à l’exception de l’avenue Staline : la vitrine du communisme. Il y a des cinémas, des théâtres, des restaurants à la portée de tous ; c’est le lieu où vivent les ouvriers qui mangent le mieux dans le monde. Berlin est la représentation de la voracité des deux systèmes, là rien n’est transparent : les gens vivent d’un côté et travaillent de l’autre, tous profitent de ce qu’ils peuvent des deux systèmes et ne croient en aucun. Il s’agit d’un peuple triste et subjugué. Entourés de soldats également tristes car, comme ils sont des étrangers qui viennent imposer leur autorité, ils ne sont pas les bienvenus.

Tchécoslovaquie et Pologne

 L’écrivain colombien a dédié deux chroniques à la Tchécoslovaquie et une seule à la Pologne. García Márquez note que la voracité vue à Berlin s’atténue et que dans chaque pays, le communisme est vécu de façon différente. En Pologne et en Tchécoslovaquie, les démarches sont plus simples qu’en Allemagne de l’Est. Dans les deux chroniques sur la Tchécoslovaquie « Pour une Tchèque, les bas en nylon sont un bijou » et « Les gens réagissent à Prague comme dans n’importe quel pays capitaliste », l’auteur atteste qu’en Tchécoslovaquie, tous semblent être plus ou moins contents de leur sort, ils vivent bien, mangent bien et gagnent bien leur vie. Comme pour les marionnettes les plus célèbres du monde, on ne voit pas les cordes du système tchécoslovaque : il n’y a pas de policiers armés, les gens ne sont pas au bord d’une crise de nerfs comme en Allemagne de l’Est et la politique n’est pas une obsession, de sorte que les gens peuvent s’occuper de leurs petits problèmes ordinaires, ce qui ne se passe dans aucun autre des pays socialistes. L’unique différence évidente avec le système capitaliste, c’est que le nylon est très cher et que les femmes doivent prendre extrêmement soin de leurs bas.

Dans « Avec les yeux ouverts sur la Pologne en ébullition », l’écrivain observe que si la Pologne est encore plus pauvre que l’Allemagne de l’Est et que si les Polonais recherchent des passeports étrangers pour fuir le pays, on parle au contraire librement contre le gouvernement et contre les Russes, ce qui ne se voit dans aucune autre des démocraties populaires. Les Polonais sont à la fois antisoviétiques et anti étatsuniens, catholiques, nationalistes et ils appuient leur leader Gomulka. A la différence de l’Allemagne de l’Est, le journaliste connaîtra dans ces deux pays beaucoup plus de gens ordinaires qui lui raconteront leurs expériences personnelles par rapport au système. Il rencontre des étudiants étrangers communistes dont l’unique objection contre le régime est celle de la censure littéraire, qu’ils considèrent comme une mesure inutile. Il connaît aussi d’anciens bourgeois qui votent en faveur du régime de peur d’être arrêtés et qui ont honte de porter des vêtements bon marché. D’après les mots de l’écrivain, le dénominateur commun dans ces pays, c’est une aristocratie expropriée et en désaccord et un prolétariat avec un complexe d’infériorité.

L’Union Soviétique

 García Márquez écrit trois chroniques dédiées à l’Union Soviétique, dont les titres sont : « URSS, 22400000 kilomètres carrés sans une seule publicité de Coca Cola », « Moscou, le hameau le plus grand du monde », « Dans le mausolée de la Place Rouge, Staline dort sans remords » et « L’homme soviétique commence à se lasser des contrastes ». En entrant en Union Soviétique, le journaliste colombien d’alors découvre que le pays est un hameau géant : il est ahuri par ses dimensions extravagantes, ses maisons énormes, ses champs énormes, ses monuments gigantesques. Les habitants lui font penser à la multitude bêbête, benoîte et saine que l’on peut rencontrer chez les peuples de Colombie, avec le facteur aggravant que, bien qu’ils soient athées, ils ont une morale aussi stricte que celle des catholiques les plus dévots. A son avis, le caractère de ces habitants de l’Union Soviétique n’est pas dû à la suppression des classes mais à l’intrusion de Staline dans toutes les sphères de la vie publique et privée, et au complexe d’infériorité qu’ont les Soviétiques face aux États-Uniens. L’auteur observe un fort développement de l’industrie lourde et aérospatiale au détriment des produits de consommation.

Hongrie

La dernière chronique correspond à une autre période. En Août 1959, García Márquez ose entrer en Hongrie. Après les épisodes de la violente répression de l’année 1958, le peuple de Hongrie était le plus amer et sans perspectives de tout le Rideau de Fer. L’homme au pouvoir, Janos Kadar, un homme sorti du prolétariat, a appelé l’armée soviétique pour réprimer le soulèvement du peuple, se soulevant suivant une conscience politique que le même système leur avait inculquée. Le motif du soulèvement a été la pénurie des produits basiques de consommation. Après avoir assisté au discours de Kadar, le journaliste colombien admet que celui-ci aurait été un bon dirigeant en d’autres circonstances, et pense que s’il a appelé les Soviétiques, c’était pour éviter que le régime tombe aux mains des réactionnaires, qui étaient en train de prendre le contrôle des soulèvements. L’appétit de sang de gens qui descendent dans les rues pour tuer, et un peuple qui n’est pas contre le socialisme mais contre le régime d’oppression, est le plus choquant que Gabriel García ait vu dans sa traversée des pays socialistes.

Texte original, ici.
Traduction de Pauline Givonetti.

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