Lignes de partage, par Oksana Lychkovska

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Lignes de partage

par Oksana Lychkovska

A la veille de l’élection présidentielle en Ukraine, notre correspondante à Odessa nous adresse son analyse du principal clivage qui marque l’opinion. Après des mois de grave tension et de multiples pressions vivement ressenties par la population, l’oscillation entre l’ancien et le nouveau pourrait favoriser le succès d’un candidat qui l’emporterait en parvenant à se rallier les voix des indécis. L’auteur, professeure de sociologie des médias à l’université d’Odessa (Ukraine) contribue à la revue Sens public depuis 2013 : voir la page http://www.sens-public.org/spip.php?auteur1042

L’analyse des attentes socio-politiques et des dispositions des électeurs ukrainiens à la veille de l’élection présidentielle manifeste qu’une ligne de partage principale est structurée par l’opposition de l’ancien et du nouveau.

La population dans son ensemble associe l’« ancien » aux dispositions paternalistes. Cela se traduit par une forme de mauvaise volonté pour construire soi-même son avenir et en assumer la pleine responsabilité par la suite. Il en résulte qu’on observe des attentes exagérées envers le pouvoir central ou local, à qui l’on demande non pas de créer des possibilités d’action, mais prioritairement de fournir des biens concrets. On y associe le désir d’une main forte et d’un pouvoir fort qui mette de l’ordre, assurant l’ordre du monde et la justice. On exprime la volonté de se contenter de peu, pourvu que ce peu soit connu et et stable, tout comme une forte nostalgie du passé et des grandes incertitudes économiques. Ce sont surtout les partis et les candidats populistes de gauche comme de droite qui répondent le plus à une telle demande sociale. Parmi les candidats à la cote de popularité relativement mesurable et qui correspondent d’une manière ou d’une autre à cette orientation, on trouvait Yulia Tymochenko (de 5.7% à 8.4% selon les diverses enquêtes) et Sergii Tygipko ( 5.5% – 7%) http://ukraine-elections.com.ua/socopros/vybory_prezidenta.

Le deuxième pôle de cette opposition, « le nouveau », est associé au désir de changement – économique, politique, culturel. Je dirai que ce sont aujourd’hui avant tout les représentations culturelles et politiques qui proviennent de la période de Maidan. De là résultent des attentes sociales qui sont comprises et sont exprimées avec netteté par les gens comme l’attente de changements importants dans le système du pouvoir, l’extirpation de la corruption, un système législatif transparent, l’octroi de possibilités pour la population non seulement de construire leur propre vie, mais aussi celle de leur pays, d’exprimer directement leur opinion, et au delà, l’affirmation d’une politique déterminée en matière culturelle et d’information, la création de la nation politique et d’un Etat souverain. Il s’agit pour l’essentiel de ce qu’on associe traditionnellement avec les valeurs libérales et démocratiques. C’est ce qui rend parfaitement compréhensible l’aspiration à une intégration maximale avec les États européens où de tels droits et libertés sont inscrits de longue date dans le cadre légal et font l’objet de mesures d’application concrètes. On retrouvera de telles orientations tant chez des candidats et des partis ou des mouvements qui se positionnent nettement comme des radicaux de droite – « Svoboda » (« la Liberté ») avec Oleg Tiagnibok ( 1.1% – 1.6%), «le Secteur Droit» avec Dmytro Iaroch ( 0.2% – 0.9%) ou le parti radical représenté par Oleg Liachko ( 3% – 5.5%) – que chez des partis et candidats de centre-droit ou centristes et ceux qui en sont proches, et aussi dans les programmes des candidats qui se situent hors des idées clairement nationalistes et culturelles et qui veulent notoirement affirmer les nouvelles dimensions économiques et politiques. Cela concerne en premier lieu des candidats comme Olga Bogomolets ( 1.3% – 1.9% ), Anatolii Grytsenko ( 4.2% – 7.5% ) et le champion des sondages Petro Porochenko ( 34% – 44.6% ). http://ukraine-elections.com.ua/socopros/vybory_prezidenta.

En examinant les caractéristiques sociales de l’électorat en fonction de cet axe « ancien-nouveau », on constate en particulier une corrélation non seulement avec l’âge des électeurs, mais aussi avec leur « ressources sociales », ce qui inclut le niveau de formation, le revenu, la profession, l’existence d’une propriété privée dont on peut profiter, la sphère du travail (dont bien entendu le critère « salarié » versus « entrepreneur »), aussi bien que les indicateurs globaux de l’activité sociale et du niveau de l’intégration sociale par contraste avec la marginalité sociale. Autrement dit, moins on est âgé, plus on dispose de ressources sociales, plus l’activité sociale est forte, moins on vit la marginalité, plus l’orientation vers « le nouveau » se manifeste et vice versa. Cette ligne de partage nous fait comprendre que des caractéristiques telles que la langue ou l’appartenance régionale sont plutôt les éléments secondaires, ou, si l’on veut, qu’ils renvoient synthétiquement à ces mêmes variables.

Si je dois en déduire quelle candidature à la présidentielle peut accumuler des chances de victoire selon cette grille d’analyse, indépendamment des personnes réellement présentes dans la compétition, je signalerai d’abord que ces agrégats de préférences et d’orientations multicritères partagent l’opinion en deux masses où l’on distingue approximativement 40 % du coté de « ancien » contre 60 % du côté du « nouveau ». De plus, on note qu’environ un tiers des électeurs n’ont pas encore cristallisé leur choix pour un candidat ou seraient prêts à s’abstenir. Ainsi, celui qui maximisera ses chances devrait proposer une forme de compromis en matière de développement social, en intégrant toutefois les thèmes attendus de la nouvelle rhétorique politique et culturelle dans leur variantes les moins radicales indépendamment de l’orientation générale exprimée. Dans tous les cas, il importe de manifester de la bonne volonté pour coopérer tout comme d’exprimer le désir d’écouter et d’entendre ses adversaires. Enfin, ne minorons pas le facteur lié au désir de voir une personnalité politique neuve ou, pour le dire autrement, quelqu’un dont on ne ne puisse pas dire que son passé lui vaut déjà une réputation infâme ou parfaitement odieuse. Mais nous pouvons parier que si remarquable et irréprochable que puisse être le programme d’un candidat « absolument nouveau », il n’a aucune chance de surclasser des adversaires plus connus : en effet, pour la plupart de ceux des électeurs qui hésitent ou qui se sont décidés au dernier moment, la perspective du « mal familier» vaudra toujours mieux que celle de «l’incertitude absolue».

 

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