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Liseuse ou Livre : a-t-on définitivement tourné la page ?

Livre électronique, liseuse, ebook, lecteur électronique, tablette de lecture… De nombreux termes existent pour nommer cet outil de lecture, créé il y a une vingtaine d’années déjà, qui permet de lire des livres sur un appareil mobile. Une mini-révolution qui représente une nouvelle expérience de lecture dite numérique, qui reste différente de son « alter ego » en papier. Quelles sont les avantages, les inconvénients, les différences et les similitudes entre les deux ? Les réponses à ces questions révèlent qu’au-delà de l’aspect commercial, il y a également des enjeux de culture, de patrimoine et de santé lorsque l’on oppose les liseuses et les livres.

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Premiers pas, premières pages

Le premier ebook a été créé et développé en 1992 par Franco Crugnola et sa femme Isabella Rigamonti dans le cadre d’une thèse de maîtrise à l’École Polytechnique de Milan. Ce premier essai intitulé « INCIPIT » a été prolongé lors des années suivantes dans un but commercial par des entreprises comme Sony, NuvoMedia ou Gemstar qui ont développé et mis en vente leur propres liseuses, en vain. Entre une capacité de stockage et une autonomie limitée, un faible éclairage et des prix élevés, les défauts de l’époque n’ont pas permis aux livres électroniques d’avoir le succès escompté en termes de ventes et de performances.

Seul le Cybook, premier appareil de lecture de livres numériques tirera son épingle du jeu en 1998. Cette première tentative de la Cytale, l’entreprise française qui a lancé le Cybook, a été très médiatisée mais a connu un échec commercial qui va pousser l’entreprise à déposer le bilan en Juillet 2002. En 2003, Michael Dahan et Laurent Picard, les concepteurs du Cybook, fondent Bookeen en reprenant des actifs de Cytale. Le Cybook est relancé et aura même des successeurs. En 2006, le Cybook Vision innove avec son écran de 10 pouces et ses différentes tailles de caractères, adapté notamment pour les malvoyants. En 2007, le Cybook Gen3 est le premier ebook à proposer un écran non rétroéclairé grâce au nouveau procédé d’encre électronique.

Cette même année, les liseuses ont connu un nouvel essor par le biais de l’entreprise de commerce électronique Amazon. En effet, son premier modèle d’ebook lancé en Novembre et baptisé « Kindle » a été un succès commercial qui a constitué le socle des futures modèles lancés par Amazon et par ses concurrents sur le marché (Kobo, Onyx, Icarus, etc.). La machine est en route et le marché de la liseuse a rapidement pris de l’ampleur et augmenté ses ventes au fil des années. Les avancées techniques ont permis de gommer les défauts précédents et d’apporter de nettes améliorations à ces appareils : des écrans tactiles toujours plus intuitifs, un éclairage idéal et sans reflet, un poids léger, un chargement faible pour une autonomie longue durée, une capacité de stockage conséquente, etc.

Une bibliothèque bien remplie

Cependant, l’innovation la plus attractive réside dans le large catalogue qu’offrent les liseuses. Il est désormais possible de se constituer une large bibliothèque grâce aux centaines de milliers de livres gratuits ou à bas prix proposés par les développeurs. Les milliers de titres tombés dans le domaine public, donc libre de droits, sont disponibles gratuitement sur la plupart des liseuses. Des classiques de la littérature française (Les Rougon-Macquart, Madame Bovary, Le Rouge et le Noir, Les Trois Mousquetaires, etc.) et étrangers (Crimes et Châtiments, Les Hauts de Hurlevent, L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, etc.). Certaines œuvres complètes d’auteurs comme Voltaire, Diderot, Hugo ou Balzac sont également disponibles à bas prix. Un bon moyen pour les marques de proposer aux acheteurs une bibliothèque déjà garnie dès l’achat de leurs produits. Une tendance confirmée par Elodie Perthuisot, directrice du livre à la Fnac qui affirme que « souvent, le premier acte d’achat va être de redécouvrir ces ouvrages » et par Marie-Pierre Sangouard, directrice des contenus Kindle chez Amazon France qui souligne qu’ « un certain nombre de lecteurs nous disent que le numérique leur a permis de se replonger dans les classiques ». Les romans ne sont d’ailleurs pas le seul type d’ouvrages proposés : poésie, théâtre, bande dessinées, livres jeunesses, culturels, de jardinage, de bricolage, de cuisine ou de décoration sont également disponibles. La connexion au réseau Wi-Fi présent sur certains modèles permet de télécharger et d’acheter des livres en peu de temps. Un rapport qualité-prix forcément très intéressant pour des acheteurs de plus en plus nombreux.

Comme un air de déjà lu…

Les liseuses furent une nouveauté qui constituait néanmoins le prolongement de nos habitudes. En effet, nous lisons presque quotidiennement sur un écran, de portable, d’ordinateur, de tablette tactile, de télévision, etc. L’idée d’y mettre des livres est donc somme toute logique. Mais cette idée peut se révéler être à double tranchant : favoriser la lecture numérique au détriment de la lecture du livre, qui semble être de plus en plus délaissé. Les liseuses ont été pensées et conçues pour s’approcher le plus possible du livre papier. Il est possible de zoomer, d’utiliser un marque-page (dont l’un des synonymes est… la liseuse, qui a été l’une des premières acceptions du terme), d’avancer ou reculer de plusieurs pages, de surligner ou encore de consulter un dictionnaire. Mais malgré toutes ces fonctionnalités, elles n’ont pas le côté pratique ou, paradoxalement, le côté « tactile » du livre.  Il n’y a pas de feuilles ni de livre à proprement parler, d’où l’expression de plus en plus récurrente « d’objet livre ». Une liseuse ne sera jamais véritablement un livre, aussi performant soit-elle.

Les livres, témoins d’une époque

Le livre est la matérialisation de l’existence des œuvres à travers les siècles. Ils représentent une trace – au sens propre comme au figuré – laissés par leurs auteurs : le théâtre de Molière, la philosophie des Lumières, le naturalisme de Zola, la poésie de Rimbaud, La Recherche de Proust, la sociologie de Bourdieu… Chaque époque a vu son histoire retranscrite à travers les livres ou les écrits. Les livres ont également un caractère symbolique car ils peuvent représenter beaucoup pour ceux qui les possèdent. Le moment, le lieu, l’état d’esprit dans lequel on était lorsque il a été lu. Des souvenirs parfois matérialisés par des pages cornées, tâchées, surlignées ou déchirées ; par une place dans son armoire ou sa bibliothèque, sur une table ou près d’une lampe de chevet ; ou encore parce que c’est un livre que l’on a prêté, échangé avec un proche, ou un cadeau qui nous a été offert. Enfin, les livres peuvent également avoir été dédicacés par les auteurs que l’on a rencontrés. Toutes ces raisons font que les liseuses ne sont pas vraiment des livres et qu’elles ne les remplaceront pas, ou pas complétement. La question que l’on se pose est de savoir s’ils sont forcément voués à une guerre fratricide. Une cohabitation est-elle possible entre les deux formats ? Car il est probable que la coexistence du livre papier et du livre numérique nuit, ou finira par nuire à l’un ou à l’autre. Les chiffres de ventes des biens culturels constituent un premier élément de réponse.

Le livre, première industrie culturelle en France

Selon les chiffres du groupe allemand GfK, organisation mondiale d’études de marché, le livre (papier et numérique) reste la première industrie culturelle en France. Avec 4,06 milliards d’euros de chiffres d’affaires, il devance le marché du jeu vidéo (1,85 milliards d’euros), de la vidéo (1 milliard d’euros) et de la musique (770 millions d’euros). Les livres numériques ont permis de dynamiser ce marché grâce à des chiffres en hausse : une augmentation de 30% du nombre d’exemplaires vendus pour un chiffre d’affaires atteignant 79 millions d’euros. Les livres numériques représentent plus de 12% des ventes mondiales de livres. Fatalement, ces chiffres ont une incidence sur les ventes du livre papier qui connaissent une légère baisse (environ – 3% par an), mais surtout chez les réseaux de distribution physique des livres (librairies indépendantes ou grandes enseignes comme Virgin ou Chapitre), condamnés à fermer les uns après les autres. L’ebook s’avère donc être un atout pour le marché du livre global mais un frein pour le marché physique.

Livres et écrans meilleurs « ennemis » depuis plus d’un siècle

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En effet, bien que le livre ne semble pas voué à disparaître, son succès s’étiole au fil du temps. Le livre a vu et vécu l’apparition et l’avènement de l’écran. Le grand écran des Frères Lumières à la fin du XIXème siècle, l’écran de télévision et sa première retransmission publique en direct le 16 Janvier 1926 par John Logie Baird, puis l’écran d’ordinateur, des téléphones mobiles, des PC, des smartphones, des tablettes et des liseuses désormais tactiles. Une véritable « culture de l’écran », comme le qualifie la neuroscientifique Susan Greenfield. Le livre a toujours cohabité avec les écrans, parfois même avec succès grâce au cinéma et à ses nombreuses adaptations. Néanmoins, les plus récents appareils semblent le reléguer au second plan, ou le rendre moins indispensable en proposant la même chose. Aujourd’hui, une grande majorité de livres, mais également de journaux et de magazines sont disponibles sur les tablettes, les liseuses, et même les smartphones. Une concurrence rude lorsque l’on sait quelle place a pris ces appareils dans la société actuelle.

Le livre papier peut donc sembler en perte de vitesse, et avec lui le goût de la lecture, notamment chez les plus jeunes. Mais certaines liseuses ont néanmoins des caractéristiques destinées aux enfants, ou du moins à inciter les parents à partager leur liseuse avec eux. Le récent modèle « Kindle Paperwhite » propose par exemple de nombreuses options pour les enfants : ils peuvent noter les mots qu’ils ne connaissent pas et les ajouter à une liste de vocabulaire interactive, obtenir des badges quand ils atteignent leurs objectifs de lecture ou encore avoir accès à une sélection de titres choisie par les parents. De plus, ces derniers peuvent avoir un rapport détaillant la progression de leurs enfants : temps de lecture total, nombre de mots consultés, nombre de badges récoltés et nombre de livres lus. Sans oublier un contrôle parental de rigueur, afin d’éviter les contenus ou les sites Web inappropriés, ou encore des achats effectués par erreur.

Enjeux de santé et enjeux commerciaux

Toutefois, comme le rappelle Susan Greenfield, la « culture de l’écran » peut présenter des dommages majeurs pour le cerveau et davantage chez ceux des enfants, qui sont encore plus vulnérables. Sur les premiers modèles notamment, les yeux pouvaient être fatigués à la longue, notamment à cause d’une luminosité mal paramétrée. Selon une étude publiée par le Lighting Research Center au Rensselaer Polytechnic Institute de New-York, dans la revue Applied Ergonomics, les écrans lumineux des dispositifs électroniques tels que les liseuses, tablettes et smartphones affectent la mélatonine, qui est une hormone sécrétée par l’épiphyse qui intervient notamment dans la régulation des rythmes biologiques. Une exposition prolongée face à cette lumière peut donc nous priver de plusieurs heures de sommeil. Mariana Figueiro, directrice de ces recherches, a expliqué que la lumière bleue émise par le rétroéclairage des appareils peut réduire jusqu’à 22% du taux de mélatonine. Un pourcentage accru chez les utilisateurs plus jeunes.

Les développeurs ont évidemment cherché des réponses à ces problèmes, dont certaines se révèlent être des solutions possibles. Ainsi, le dernier « Kindle Paperwhite » est doté d’un éclairage frontal qui diffuse la lumière vers la surface de l’écran et non pas dans les yeux, ce qui diminue donc son impact sur la vision. La résolution d’écran a été doublement pixélisée par rapport à la génération d’appareil précédente et la luminosité réglable permet de lire dans le noir sans craindre la fatigue, ou en plein soleil sans être gêné par les reflets. Enfin, il est également possible de changer les polices de caractères et leurs tailles. Toutes ces caractéristiques sont des arguments de taille dans la commercialisation des liseuses, qui demeure un enjeu crucial pour les entreprises.

Chaque nouvelle génération d’appareil propose de nouvelles améliorations, ce qui est à la fois un gage de qualité et de défaut. Comme pour tous les appareils récents, et particulièrement chez les smartphones, les nouveautés et les innovations mises en avant suggèrent que le modèle précédent est dépassé et que les plus anciens sont quasiment obsolètes. Chaque campagne promotionnelle vante son dernier produit, qui a plus d’avantages et de fonctionnalités, mais qui est donc à chaque fois plus cher et qui pousse à mettre son modèle actuel de côté au profit du nouveau. Bien qu’ils ne se comptent qu’en mois ou en années, les délais entre le lancement de l’ancien et du nouveau modèle ne sont par ailleurs pas si longs, et semblent de plus en plus restreints. Ce constat vaut également pour les liseuses. Elles ont en contrepartie un sérieux avantage économique et environnemental, car elles permettent d’économiser des tonnes de papier, des frais d’impression et donc de préserver l’environnement. La grande autonomie des modèles récents (entre un et deux mois pour un chargement) permet également de faire des économies d’énergies.

Les deux objets à l’épreuve de la lecture

Après avoir mis en exergue les aspects culturels, commerciaux et de santé, il faut maintenant comparer l’essentiel : les deux objets à l’épreuve de la lecture. Dans un article du quotidien économique et financier britannique Financial Times, Julian Baggini distingue l’expérience de lecture ressentie entre l’appareil et le livre, grâce aux observations d’Anne Campbell, professeur et chercheuse à l’Open University, en Écosse. Elle a découvert que la lecture numérique favorisait une lecture « profonde », ou « en profondeur ». Avec le seul texte face à soi, il est plus aisé et naturel pour le lecteur de se concentrer uniquement dessus, sans être distrait par la page d’à côté ou par un élément extérieur. La lecture est donc plus fluide et elle permet de suivre l’ordre établi par l’auteur, lorsqu’il est tentant de baisser ou tourner le regard sur la suite du texte d’un livre. Selon une étude menée par une équipe de recherche d’Harvard dirigé par Matthew Schneps, les liseuses sont un outil idéal pour les personnes souffrant de dyslexie car cela leur permet de se focaliser uniquement sur le texte. Cependant, cette lecture se fait au détriment de « l’apprentissage actif » de l’œuvre. Sur une liseuse, il est plus rare de relire le texte plusieurs fois pour aider à développer la « méta compréhension », c’est-à-dire la capacité pour le lecteur d’être sûr d’avoir compris et assimilé ce qu’il vient de lire. Ce phénomène est récurrent lorsque nous lisons un livre : relire les mêmes mots, les mêmes phrases ou la même page plusieurs fois jusqu’à ce que l’on soit certain d’avoir bien compris de quoi il s’agit. Il résulte donc de ces deux analyses que les liseuses permettent d’être plus concentré sur ce que l’on lit, mais qu’elles ne garantissent pas une meilleure compréhension ou approfondissement du texte.

Malgré cela, les perceptions et le ressenti de chacun face au livre ou à la liseuse restent assez subjectifs et personnels. D’après Simone Benedetto, chercheur à l’Université de Vincennes Paris VIII, le format papier reste le préféré d’un point de vue socio-culturel pour une large majorité de la population, habitué aux livres depuis l’enfance. À l’inverse, selon une enquête de l’association caritative britannique National Literacy Trust, qui promeut l’alphabétisation, les enfants et adolescents lisent plus sur ebook que sur les livres, principalement pour deux raisons : son côté pratique, son format petit, léger et facilement transportable et que l’on peut par conséquent sortir à tout moment ; et son aspect neutre et discret qui empêche autrui de savoir ce qui est lu. Il est donc plus aisé pour les plus jeunes de lire ce qu’ils veulent, où et quand ils le désirent sans éprouver de gêne ou de honte. Ce dernier argument est une preuve de la popularité croissante des ebook chez cette partie de la population, qui permet en outre de les encourager à lire plus, et plus librement.

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A-t-on définitivement tourné la page ?

En conclusion, la liseuse peut être considérée comme un excellent outil de lecture, très utile et pratique. Il devient possible de créer facilement une large bibliothèque pour découvrir ou revisiter les grands classiques et les œuvres contemporaines. Les liseuses peuvent également initier les plus jeunes à la lecture et à la littérature et leur (re)donner le goût et l’envie de lire. Elle demeure néanmoins un appareil qui n’a pas encore un statut d’indispensable ou d’incontournable, et qui ne peut pas être considéré comme un substitut au livre, qui reste le format de prédilection d’une grande part des lecteurs.

Babacar BA

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