Entretien avec Catherine Hélayel, par Âmala Barbosa

Catherine Hélayel

Catherine Hélayel est avocate et combattante pour la cause animale, elle a créé avec cinq confrères l’association Animal, Justice et Droit, qui a pour objectif d’élaborer un droit animal en droit français. Elle est également l’auteure du livre Yes Vegan, un livre qui aborde le véganisme sous divers angles. Dans l’introduction de son livre Catherine dit : « Ce livre est donc avant tout basé sur l’existant, sur cette simple vérité cachée par une cellophane civilisé, par une publicité bucolique, ou par un discours matraqué : le massacre sans vergogne d’êtres sensibles par d’autres, à une monstrueuse échelle industrielle et planétaire. Voilà ce que je dénonce[1] ».

Âmala Barbosa : Pourquoi avez-vous décidé de devenir végane ?

Catherine Hélayel : Par souci de justice et parce que c’était devenue une évidence pour moi. Il faut savoir que, dans le monde, sont torturés et tués chaque semaine plus de deux milliards d’animaux terrestres et plus de 100.000 milliards de poissons. Être Végane c’est choisir la justice, la vie de tous les êtres vivants sensibles, et refuser leur élevage et leur mort dans des abattoirs. Être végane, c’est faire le choix de la vie et non celui de la mort et de l’esclavage de milliard d’animaux. Finalement être végane ce n’est pas un choix car les animaux eux ne l’ont pas.

L’animal objet n’a pas d’existence en tant qu’être vivant à part entière, mais en tant que bien utile à l’Homme, bien générateur de richesses et de profits. L’Homme le fait naître pour être son esclave, un vulgaire produit (produit alimentaire, vestimentaire, décoratif), dont il nie les aspirations véritables, pour éviter toute dissonance morale, tout inconfort éthique. Lorsque l’objet n’est plus assez rentable (plus assez de lait, d’œufs, de laine), il est exterminé et termine sa courte vie dans un abattoir, tout comme les animaux élevés directement pour leur chair, chair qui pourtant devrait nous unir dans l’évidence.

Lorsque vous avez pris conscience de tout cela et que vous ne vivez plus dans le déni, le véganisme est la seule solution.

Â.B. : Pensez-vous qu’il soit nécessaire de passer par le végétarisme et le végétalisme avant de devenir végane ?

C.H. : Non absolument pas et d’ailleurs ce n’est pas souhaitable en soi puisque seul le véganisme peut mettre fin à la souffrance animale.

Beaucoup de personnes ne comprennent pas pourquoi le végétarisme, qui parait pourtant déjà si exigeant pour certains, ne suffit pas. Pourtant, à la base, si l’on devient végétarien, il semblerait que ce soit parce qu’on ne souhaite plus cautionner, ni la souffrance (élevage), ni le massacre (abattoirs) des animaux, de tous les animaux. Mais dès que l’homme exploite un animal, que ce soit pour son lait, sa laine, ses œufs, ou toute autre chose, même sans le tuer, celui ci n’est considéré plus que comme un simple objet, une machine. C’est ainsi que les vaches laitières ne sont que des « machines à lait », et les poules pondeuses des « machines à œufs »

Lorsque je parle avec des personnes qui ont encore une alimentation omnivore et qui me demandent des conseils, je ne leur conseille jamais de commencer par devenir végétarien mais d’essayer de manger végétalien le plus possible, afin qu’elles réalisent qu’on peut tout à fait se nourrir correctement en supprimant toutes les protéines animales et pas simplement la viande et le poissons/crustacés.

Â.B. : Est-ce que les relations de pouvoir de l’homme envers les animaux commencent dès notre enfance ?

C.H. : Oui, tout à fait. L’alimentation fait partie intégrante de l’éducation et dès leur plus jeune âge on va nourrir les enfants avec des protéines animales.  C’est ce que Margaret Mead appelle « enculturation[2] », c’est à dire, « le processus par lequel le groupe va transmettre à l’enfant, dès sa naissance, des éléments culturels, normes et valeurs partagés ».

On nous apprend enfant qu’il y a des espèces importantes, et d’autres que l’on peut écraser, enfermer, exploiter, tuer, manger, utiliser, disséquer, éviscérer, exhiber… on nous apprend le spécisme en fait.

Â.B. : Peut-on associer religion et véganisme ?

C.H. : Surtout pas car le véganisme n’est absolument pas une religion. Maintenant chaque personne végane peut être croyante ou adepte de telle ou telle religion, peu importe, pour le coup c’est un choix personnel.

Â.B. : Croyez-vous que les médias sont de plus en plus intéressés par le véganisme ces dernières années ?

C.H. : Depuis quelques temps il ne se passe pas une semaine sans que l’on parle de végétarisme et même de véganisme. Les récentes enquêtes révélées par l’association L214, dans les couvoirs bretons (poussins broyés vivants) et dans les abattoirs ont même été diffusées en boucle sur les chaînes d’information. La radio et la presse écrite se sont enfin emparées du problème. Même si on aime encore à nous faire passer pour des « extrémistes », les choses commencent à bouger un peu. Il faut dire que les journalistes sont victimes comme tous les autres humains de cette maladie psychiatrique qu’on appelle le Déni et qui vous empêche de voir la réalité, de voir les choses comme elles sont réellement. Or, les médias entretiennent en quelque sorte ce déni en abordant très rarement ces sujets. Certains humains ont réussi à enlever leurs œillères mais ils sont peu nombreux car cela nécessite un travail sur soi, une remise en question de nos traditions culturelles. La fameuse « Gastronomie » française fait beaucoup de mal aux animaux c’est le moins que l’on puisse dire.

Â.B. : Est-il possible d’imaginer l’existence d’un vrai bien-être animal chez les animaux utilisés dans la consommation et pour le divertissement des personnes ?

C.H. : Non pour moi c’est une utopie, car on ne réglemente pas la torture, on l’abolit. De la même manière qu’au XIXème siècle on a aboli l’esclavage humain, il faudra bien qu’un jour, enfin, on abolisse aussi l’esclavage des animaux non-humains. Toutes les lois sur le bien-être animal, j’aime à les comparer à des rustines que l’on apposerait sur du matériel vétuste, alors que la seule solution serait de déposer l’appareil pour le remplacer par un neuf.

Â.B. : Peut-on dire que combattre pour les animaux est également un combat pour les hommes ?

C.H. : Le véganisme peut mettre un terme non seulement à la souffrance animale causée par l’Homme mais aussi à celle de l’Homme lui même : pollution, faim dans le monde, conscience, etc.

Car fondamentalement, le processus du spécisme, lorsqu’il amène à considérer des êtres sensibles comme des objets, des esclaves, sur qui tout est permis, s’érige sur les mêmes bases que le racisme, le sexisme, toutes les formes d’intolérance meurtrière… Les mêmes dérives sont constatées. Justifier, en étant juge et partie, d’une supériorité donnant le droit d’aliéner l’autre dans ses impératifs vitaux. Tirer un profit absolu de l’autre. Refuser de l’entendre dans ses différences, nier sa souffrance, son existence. Autrement dit, définir l’autre à travers l’utilité que l’on en tire, et ses propres limites.

Prendre soin des plus petits, des plus faibles, ceux qui n’ont pas la parole, peut être perçu comme un acte politique au sens noble du terme. Si nous apprenons aux enfants à respecter les animaux, alors nous leur apprenons à respecter les êtres humains. Tout est lié, il n’y a pas d’êtres vivants supérieurs aux autres, il y a des différences mais ces différences ne sont pas une excuse pour qu’une espèce en asservisse une autre. C’est ainsi que les véganes militent pour la libération animale, l’abolition de leur servitude millénaire, la modification de notre constitution… Car la solution, au-delà d’être dans l’évolution des consciences, ne peut omettre l’aspect politique, en son sens du développement d’une société, dans ses rapports internes et dans ses rapports à d’autres ensembles, et dans tout ce qui a trait au collectif et à l’éthique qui devrait en être la clé de voûte. Pour cela, il semblerait que le niveau de conscience ait encore trop peu dépassé la pseudo-lettre-de-noblesse de la loi du plus fort encore communément valorisée. Une loi que l’on retrouve plébiscitée par de trop nombreux politiques dans la torture à mort des taureaux lors des corridas, ou alors dans le règne des lobbys, comme ceux de la chasse, de la viande, des produits laitiers, des industries pharmaceutiques, en dépit de tous les signaux de sauvegarde de l’environnement, de santé, en dépit de tout véritable progrès sur l’égalité, qui devrait pourtant, avec l’audace morale, être moteur de démocratie et de justice.

Â.B. : À votre avis pourquoi la question de l’exploitation animale n’est pas très souvent abordée quand on parle du réchauffement climatique ?

C.H. : Quand on sait que 50% des gaz à effet de serre sont causés par l’élevage dans sa globalité, on comprend pourquoi cet aspect n’est jamais abordé que comme une des causes multiples.

Â.B. : Pouvez-vous nous expliquer quel est l’objectif de votre association «Animal, justice et droit» ?

C.H. : Cette association récente est née de l’initiative d’un groupe d’avocats végétariens et véganes, d’une part particulièrement sensibles à la cause animale, et d’autre part conscients que les souffrances endurées par l’Animal ne sauraient continuer à être légitimées par le droit positif. Elle entend être un outil juridique fédérateur au service de la cause animale et des associations qui œuvrent à celle-ci.

Â.B. : Quels sont vos futurs projets ?

C.H. : Je suis en train d’écrire un nouveau livre qui sera exclusivement consacré aux poissons et crustacés. Les poissons sont les premières victimes de notre consommation de viande, et on n’en parle jamais. Il est temps que ça change.

Mes prochaines conférences leurs seront consacrées. La notion de « bien-être animal » n’intervient même pas ici. Seule celle de « biodiversité » (ou encore d’écosystème marin) est mise en avant : protéger une espèce particulière de poisson dans l’intérêt même de l’espèce humaine, sans jamais tenir compte des poissons en tant qu’individus et de leur souffrance ou d’un droit à la vie tout simplement.

Il n’existe pour le moment en France aucun parti politique « Animaliste », c’est à dire qui prendrait en compte les droits et intérêts des animaux ou animaux non humains par rapport à ceux des animaux humains, même si ce mouvement se fédère, s’organise, et croît inexorablement, comme l’une des dernières luttes de libération. Cela me plairait bien de participer à la création d’un tel parti.

[1]p. 19-20

[2] MEAD, Margaret, L’Un et l’autre sexe. Les rôles d’homme et de femme dans la société, éditions Denoël-Gonthier, 1966

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