Gabriel Garcia

Lire García Márquez : une histoire d’amours et de désamours, par Ana Ferreira.

Bien que décédé peu après ses 87 ans, le prix Nobel de Colombie éveillait encore et continue toujours d’éveiller des passions chez les lecteurs colombiens, qui se débattent entre la familiarité de ses mots et l’aura de sacralité de son personnage. Voici une histoire personnelle de rapprochements et de rejets avec l’œuvre de Gabo.

 L’odeur des corbeaux

 Il y a deux jours, j’étais en train de lire dans mon lit quand une bande de corbeaux a décidé de s’emparer d’un arbre en face de ma fenêtre. Je n’avais jamais vu autant de corbeaux ensemble, jamais je n’avais entendu un tel vacarme : ils étaient si bruyants qu’ils ne m’ont pas laissée continuer de lire, ils étaient si gênants qu’ils en devenaient drôles.

Ils semblaient parler les uns avec les autres, on aurait dit qu’ils criaient, qu’ils faisaient des blagues. Je suis restée perdue les yeux dans le vague en les regardant, et soudain, je me suis souvenue d’une odeur ou j’ai flairé une odeur, ou je me suis imaginé que je flairais une odeur ; je me suis alors demandé ce que sentaient ces corbeaux et s’ils sentaient pareil que les corbeaux que possédait Fermina Daza.

Ecrire sur Gabriel García Márquez est très difficile en Colombie. Comment écrire sur une star ? Comment être objectif quand il s’agit d’une rock star ? Comment éviter de répéter les millions d’articles qui ont été écrits sur lui ? Comment ne pas faire référence aux papillons jaunes ou à Macondo ou au réalisme magique ?

J’ai lu pour la première fois L’amour aux temps du choléra (1985) quand j’avais 11 ou 12 ans ; c’était une édition d’Oveja Negra, avec une pochette jaune et un petit bateau dans le coin. Qu’avais-je dû bien comprendre du livre à ce moment-là ? Sans doute pas grand-chose, mais j’en avais suffisamment compris comme le fait de comprendre que la littérature était mon chemin.

J’ai toujours été une lectrice vorace, mais ce livre a été mon premier livre d’adulte et moi qui ai une si mauvaise mémoire, je peux parfaitement me rappeler tout le premier paragraphe de ce livre : « C’était inévitable : l’odeur des amandes amères lui rappelait toujours le destin des amours contrariées… ».

C’était une de ces lectures qui vous remuent quelque chose au-dedans de vous ; de fait, après l’avoir lu, j’ai commencé à essayer de dormir la main sur le front car Gracía Márquez avait écrit que c’était comme cela que Fermna Daza dormait.

D’amours

Ce premier amour s’est vu brisé à l’université : mes camarades, mes professeurs et, en général, beaucoup de gens de ma génération, ne savions que faire avec García Márquez. Dire qu’il nous plaisait était trop évident, « tout le monde l’aime » (réponse d’une Miss), de sorte que j’ai étudié la littérature sans jamais le lire et sans écrire sur lui, avec un plaisir secret qui me faisait même me sentir un peu embarrassée de ma dévotion.

Essayer d’être écrivain en Amérique Latine après le Boom a été très difficile, spécialement en Colombie après García Márquez. La majorité des jeunes écrivains étaient plus dans la lignée de Fuget et voulaient créer McOndos ; ils étaient plus urbains, plus obscurs et plus postmodernes. Ils voulaient (nous voulions ?) nous éloigner de Gabo.

Pour écrire, il fallait ne pas être comme lui ou on courait le risque de finir changé en Isabel Allende ou, pire encore, en Pablo Coelho. De sorte que nous nous sommes éloignés de García Márquez, bien que nous continuions à lire chaque chose qu’il publiait.

Chez moi, j’avais tous ses livres et je crois que dans toutes les maisons de Colombie où il y a une bibliothèque, il doit y avoir au moins une édition de Cent ans de solitude. C’est un motif de fierté pour le pays, c’est un de ces auteurs dont, même si on ne l’a pas lu, on sait qui il est et on a son livre.

Cent ans de solitude (1967) est un de ces livres qui est dans la liste de lecture de tous les élèves au collège, bien qu’il serait intéressant de savoir combien d’entre eux finissent par lire le roman, puisque sur internet, il y a des tonnes de résumés et de réponses pour toutes les questions possibles de tous les professeurs possibles.

Malgré cela, je crois que c’est un roman difficile, rempli de labyrinthes conçus pour perdre le lecteur, les noms des personnages sont démentiels, et cette longue liste d’Aurelianos et de José Arcadios ne nous autorise pas à être un lecteur non préparé. Cet espace liminaire qu’est Macondo, qui semble être en train de changer et de se déplacer en même temps qu’il semble bloqué, est également provocateur.

Mais peut-être que c’est dans sa complexité que demeure son génie, peut-être que c’est une structure qui frise le chaotique, ce qui en fait le roman classique qu’il est. J’ai une amie qui l’a lu dans une traduction serbe pendant le primaire et l’a ensuite relu plusieurs fois pendant ses années de lycée, et elle était toujours si fascinée qu’elle a décidé qu’elle voulait apprendre l’espagnol et commencer à étudier la littérature.

Dans des contextes culturels et géographiques extrêmement différents, nous avons eu toutes deux une expérience semblable, un moment révélateur de la main de García Márquez. C’est dans ce pouvoir de séduction, cette habileté à parler à tant de lecteurs si différents que je crois que réside le génie de l’auteur.

De désamours

Cependant, c’était inévitable que mon amour passe par une dure épreuve. Comme une petite fille de classe moyenne à Bogota, j’ai grandi en croyant que notre pays était un mélange harmonieux de races, où hommes et femmes avions les mêmes droits et les mêmes chances. « Comment pouvons-nous être racistes si nous sommes tous métis ? », me demandais-je alors.

 D’autre part, il y avait chez moi trop de femmes et mes grand-mères ressemblaient à des Ursule en charge de tout ; une de mes grand-mères a même obtenu son diplôme universitaire et cela me semblait des plus normal. Des femmes au pouvoir ? Personne n’avait besoin de me l’expliquer.

 Plus tard cependant, j’ai commencé à connaître mon pays et à découvrir les relations complexes de races et de genres qui forment notre société, et je me suis également rendue compte que les petites filles — comme ma sœur et moi — n’avaient pas toutes les mêmes chances que les hommes.

 J’ai donc été offensée en relisant García Márquez. Je dois avouer que cela m’a donné l’impression (et je n’ai toujours pas réussi à me mettre tout à fait d’accord avec cette découverte) que la Caraïbe de ses récits n’est pas aussi noire, puisqu’on ne sent pas la présence de tensions raciales dans ses textes.

 Il m’est arrivé plus ou moins la même chose avec les femmes protagonistes de ses histoires : après avoir été si amoureuse de Fermina Daza, cela m’a dérangée que Florentino couche avec toutes les femmes qui passent devant lui, tandis que mon ancienne héroïne restait chez elle à être l’épouse du docteur.

Et de nouvelles amours

 Mon inimitié a été cependant de courte durée car c’est un auteur qui mérite plusieurs relectures. Je me souviens de la première fois où j’ai essayé de lire Le Général dans son labyrinthe (1989), précisément juste après avoir terminé L’amour aux temps du choléra ; bien sûr, je n’ai pas pu dépasser les premières pages, parce que je n’ai rien compris. Simón Bolívar était une statue, un dessin anachronique dans mes livres d’histoire de collège, et le livre ne me parlait pas.

 Quand je l’ai lu de nouveau des années après, il m’est apparu comme une œuvre extraordinaire : ce Bolívar malade et vaincu est plus vraisemblable que celui des textes du collège, c’est un livre qui m’a étonnée et aujourd’hui encore, il se trouve parmi mes préférés. De sorte que je n’ai jamais pu être fâchée avec García Márquez pendant trop longtemps.

 Ce qui est sûr, c’est que Gabo ne peut nous décevoir. La sélection de football tantôt gagne et tantôt perd, le prix du café tantôt augmente et tantôt baisse, mais Gabriel García Márquez a gagné en 1982 le Prix Nobel de Littérature et il n’y a pas de raison qu’il le perde.

 Ma réconciliation finale — et j’espère définitive — est venue quand j’ai commencé à enseigner la littérature Latino-américaine aux Etats-Unis. García Márquez est un classique et on ne peut pas ne pas le lire, de sorte qu’en cherchant des contes appropriés pour mes cours, j’ai enfin pu le relire sans crainte et me retrouver avec ces merveilles que sont « Des yeux de chien bleu » (1950), « Le noyé le plus beau du monde » (1968) ou « La lumière est comme l’eau » (1992).

 C’est incroyable comment les gens d’autres cultures et d’autres pays le comprennent et prennent plaisir à le lire, et avec cette excuse, je peux ranimer ma propre fascination sans me cacher.

 Gabriel García Márquez vient de mourir et dans toute la Colombie, il y a eu des célébrations et des événements rattachés à sa vie, et il n’y a pas de meilleur moment que celui-ci pour relire García Márquez ou pour faire cadeau de ses livres aux bons amis.

 Moi, je pense relire De l’amour et autres démons (1994) mais plus tard parce que maintenant, ces corbeaux ne se taisent pas, ils continuent de se crier dessus, indifférents dans l’arbre en face de ma fenêtre.

 Je vois une voisine essayant de les chasser avec un balai, je me sens tentée de descendre et de savoir enfin ce que sentent les corbeaux, mais confronter mon souvenir avec la réalité me fait peur. Il vaut mieux que je retourne au lit et que je me recouche de façon dramatique en me mettant la main sur le front, en essayant de me sentir à nouveau comme la petite fille que  j’ai été, de nouveau fascinée et pour toujours par Fermina Daza.

Ana Ferreira est doctorante en Littérature et en Etudes Culturelles à l’Université de Georgetown. Professeure dans le même établissement, elle a aussi enseigné à l’université pontificale Javeriana, université où elle a terminé sa licence et une maîtrise en Littérature.

Texte original ici
Traduction et adaptation de Pauline Givonetti.

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