In Platonis Phaedrum Scholia: 271d5-e2

αἴσθησις, ontologie, Parménide

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Σωκράτης
οἱ μὲν οὖν τοιοίδε ὑπὸ τῶν τοιῶνδε λόγων διὰ τήνδε τὴν αἰτίαν ἐς τὰ τοιάδε εὐπειθεῖς, οἱ δὲ τοιοίδε διὰ τάδε δυσπειθεῖς: δεῖ δὴ ταῦτα ἱκανῶς νοήσαντα, μετὰ ταῦτα θεώμενον αὐτὰ ἐν ταῖς πράξεσιν ὄντα τε καὶ πραττόμενα, ὀξέως τῇ αἰσθήσει δύνασθαι ἐπακολουθεῖν, ἢ μηδὲν εἶναί πω πλέον αὐτῷ ὧν τότε ἤκουεν λόγων συνών.

Socrate
Certains types de personnes seront donc persuadés à faire des choses par certains discours et pour une cause particulière, d'autres ne seront pas persuadés: il faut donc que l'orateur, en connaissant suffisamment ces choses et en regardant aussi ces mêmes choses comme elles sont et agissent dans la pratique, puisse les suivre avec une perception précise, ou alors il ne lui restera plus rien des discours qu'une fois il a écoutés.

Platon, Phèdre, 271d5-271e2

Pour que l’enseignement reçu ait du sens, pourqu’il ait un effet, il est nécessaire de savoir l’appliquer dans la pratique. Il faut avoir une perception (αἴσθησις) précise des cas particuliers. On dirait que Socrate revient à l’idée selon laquelle pour être un bon orateur il faut mélanger une bonne nature à l’étude.

L’enseignement donne les règles générales, il s’occupe de l’universel. Mais appliquer cet universel à des cas particuliers est une question de nature et de bonne perception. Une sorte d’intuition naturelle, on pourrait dire.

Cette idée me laisse assez perplexe. Perplexe parce qu’elle implique un élitisme fondamental selon lequel dès la naissance il y a des personnes meilleures que d’autres - c’est là le principe de la théorie de la métempsychose qui a été discutée plus haut dans le dialogue. Mais perplexe aussi pour une autre raison: Socrate vient d’affirmer qu’il faut connaître les différents types d’âme; il y a donc une taxinomie et une typologie des âmes. Le particulier est toujours un fait de connaissance et aussi d’ontologie. Il y a une contradiction de fond chez Platon: le fait de mettre l’ontologie au dessus de toutes les autres approches et en même temps d’affirmer que le monde dans lequel nous vivons n’est pas fait d’essences mais d’imitations. Cela implique que celui qui sait, le sage, ne peut pas vraiment connaître le monde d’ici bas, il connaît seulement le monde des idées, l’hyperouranion. Mais alors comment faire en sorte que le philosophe éclairé puisse aussi s’orienter dans le monde sensible? Il faudra lui rajouter une bonne perception, une capacité naturelle à faire le lien entre idées et choses sensibles. Cette incapacité du philosophe à agir dans le monde sensible est mise en scène explicitement dans le mythe de la caverne dans la République: les personnes ayant vu le soleil sont maladroites et incapables de s’orienter dans le sombre de la caverne et sont donc méprisées par la foule.

Mais ce manque de lien entre monde sensible et monde intelligible reste un problème irrésolu dans la métaphysique platonicienne, un problème qui se trouvera au centre du Parménide: comment faire le lien entre les idées et les choses, l’universel et le particulier.

Ici l’ambiguïté est profonde: est-ce que les différents types d’âme sont dus aux accidents du monde sensible ou est-ce qu’ils correspondent à autant d’idées différentes d’âme? Est-ce que donc ils sont des sujets de connaissance (s’ils sont des idées) ou juste de perception (s’ils sont sensibles)?

Comment est-ce possible que la connaissance de l’universel (ce qu’on a écouté une fois) ne serve à rien dans le monde sensible?

αἴσθησις, ontologie, Parménide scholia