In Platonis Phaedrum Scholia: 243d8-e2

ἀνάγκη, dialogue

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Φαῖδρος
ἀλλ᾽ εὖ ἴσθι ὅτι ἕξει τοῦθ᾽ οὕτω: σοῦ γὰρ εἰπόντος τὸν τοῦ ἐραστοῦ ἔπαινον, πᾶσα ἀνάγκη Λυσίαν ὑπ᾽ ἐμοῦ ἀναγκασθῆναι γράψαι αὖ περὶ τοῦ αὐτοῦ λόγον.
Σωκράτης
τοῦτο μὲν πιστεύω, ἕωσπερ ἂν ᾖς ὃς εἶ.
Φαῖδρος
λέγε τοίνυν θαρρῶν.

Phèdre
Mais tu sais bien que c'est ce qui se passera: quand tu auras dit l'éloge de l'aimant, de force Lysias sera contraint par moi à écrire un discours sur le même sujet.
Socrate
Je te fais confiance, tant que tu restes celui que tu es.
Phèdre
Courage, parle alors.

Platon, Phèdre, 243d8-243e2

Phèdre garde son rôle. Dans cette réplique il semble moins naïf: il assume sa part, il affirme avec force que les raisonnements de Socrate sur les péchés contre les dieux, les questions sur l’impiété des discours précédents, les étranges récits sur les démons… tout cela ne l’intéresse absolument pas. Il tolère ces bizarreries de Socrate pour une seule raison: le plaisir des discours. Il est prêt à tout pour avoir d’autres discours.

Et certes, il pourra même réutiliser l’argument de Socrate - auquel il ne croit pas - pour convaincre Lysias à écrire un discours de plus. Cela lui permettra d’avoir encore un discours à lire ou à écouter. Phèdre - du moins dans cette réplique - est un hédoniste, sceptique, athée. Il n’a même pas les traits des sophistes critiqués par Platon car ce n’est pas pour sa gloire, ni pour l’argent qu’il recherche des discours, juste pour le plaisir de les écouter. Pour Phèdre la beauté réside dans la logique, dans l’argumentation, dans l’art de mettre ensemble des phrases. Comme si c’était des mélodies: la musique de la rationalité.

Ici on se rend compte du fait que peut-être Phèdre a tout compris, dès le début: il joue le jeu de Socrate juste pour être à nouveau le producteur d’un nouveau discours. Et Socrate l’a sans doute deviné: je sais que tu le feras si tu restes celui que tu es. Car tu es un producteur de discours - Socrate vient de le dire. Socrate méprise ce comportement, mais l’accepte car finalement cela lui convient parfaitement pour ses propres buts: Phèdre permettra la production du “bon” discours.

Les deux sont donc très concrets et pratiques: ils savent qu’ils ne sont pas d’accord, mais ils font comme s’ils l’étaient car c’est un arrangement qui convient à tous les deux: Phèdre pourra écouter un autre discours et Socrate laver son péché. Pour atteindre cet objectif, Phèdre fera semblant de croire à toutes les niaiseries inspirées débitées par Socrate, et Socrate tolèrera l’impiété de son jeune ami - en faisant semblant de ne pas l’avoir remarquée. Les deux feront comme s’ils étaient d’accord avec l’autre sans l’être vraiment.

Ces répliques ont quelque chose d’assez étonnant: elles détruisent la possibilité même du dialogue entre les personnages: il n’y a aucun échange, personne ne change d’avis, rien de nouveau n’est appris. Chacun “reste celui qu’il est”. Le dialogue n’est pas du tout le lieu privilégié de la découverte de la vérité, il est juste une occasion mondaine où chacun cherche ce qu’il veut trouver. Finalement donc Phèdre a raison.

ἀνάγκη, dialogue scholia