In Platonis Phaedrum Scholia: 249b9-c3

ἀνάμνησις, universaux, Porphyre, réseaux de neurones

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Σωκράτης
δεῖ γὰρ ἄνθρωπον συνιέναι κατ᾽ εἶδος λεγόμενον, ἐκ πολλῶν ἰὸν αἰσθήσεων εἰς ἓν λογισμῷ συναιρούμενον: τοῦτο δ᾽ ἐστὶν ἀνάμνησις ἐκείνων ἅ ποτ᾽ εἶδεν ἡμῶν ἡ ψυχὴ συμπορευθεῖσα θεῷ καὶ ὑπεριδοῦσα ἃ νῦν εἶναί φαμεν, καὶ ἀνακύψασα εἰς τὸ ὂν ὄντως.

Socrate
L'être humain doit en effet comprendre ce qu'est une idée, en passant de la pluralité des sensations à une unité organisée rationnellement: cette compréhension est la réminiscence des choses qu'une fois notre âme a vues pendant qu'elle volait à la suite d'un dieu et qu'elle regardait les choses que maintenant nous disons être et qu'elle levait sa tête vers ce qui est vraiment.

Platon, Phèdre, 249b9-249c3

J’ai un frisson en lisant ces lignes. Ce sujet a été au centre des débats philosophiques pendant des millénaires. Aujourd’hui on le retrouve au goût du jour sous la forme d’enquête sur les réseaux de neurones et sur l’apprentissage profond. C’est toujours le même problème: celui qui fait écrire à Porphyre, autour de 270, les fameuses deux lignes de l’Isagogè à partir desquelles a émergé la querelle des universaux, celui qui a déterminé les histoires d’amour entre Abélard et Héloïse…

J’ai toujours été fasciné par ce problème, bien avant de l’étudier en philosophie. Comment est-ce possible qu’en voyant un objet que nous n’avons jamais vu, nous soyons capables de dire “c’est une chaise”? Alors que la forme de cette chaise n’a rien à voir avec toutes les autres chaises que nous avons vu auparavant! Ensuite je l’ai étudié, j’ai compris de quoi il s’agissait, j’ai lu Platon, Porphyre, Boèce…

Les deux lignes de l’Isagogè en question:

αὐτίκα περὶ τῶν γενῶν τε καὶ εἰδῶν τὸ μὲν εἴτε ὑφέστηκεν εἴτε καὶ ἐν μόναις ψιλαῖς ἐπινοίαις κεῖται εἴτε καὶ ὑφεστηκότα σώματά ἐστιν ἢ ἀσώματα καὶ πότερον χωριστὰ ἢ ἐν τοῖς αἰσθητοῖς καὶ περὶ ταῦτα ὑφεστῶτα, παραιτήσομαι λέγειν βαθυτάτης οὔσης τῆς τοιαύτης πραγματείας καὶ ἄλλης μείζονος δεομένης ἐξετάσεως.

« Tout d’abord, en ce qui concerne les genres et les espèces, la question est de savoir si ce sont des réalités subsistantes en elles-mêmes ou seulement de simples conceptions de l’esprit, et, en admettant que ce soient des réalités substantielles, s’ils sont corporels ou incorporels, si, enfin, ils sont séparés ou ne subsistent que dans les choses sensibles et d’après elles. J’éviterai d’en parler. C’est là un problème très profond et qui exige une recherche toute différente et plus étendue. » (Isagogè, I, 9-12, trad. J. Tricot).

Et puis, quand ma fille ainée avait un an, je me suis encore émerveillé pour la même question: comment était-ce possible qu’elle soit capable de reconnaître un chien dans un livre? Elle avait vu quelques chiens, certes, mais ils n’avaient rien à voir avec ce dessin!

Évidemment la réponse de Platon est très forte: nous avons vu l’idée lorsque nous étions à la suite du dieu, c’est cela qui nous donne la capacité de passer du particulier à l’universel. C’est la réminiscence: l’ἀνάμνησις. Platon donne le paradigme de la position réaliste: les idées existent. Seulement si on les a vu on sera capable de passer du particulier à l’universel. C’est l’impression que j’avais en regardant ma fille, en effet.

Puis on a commencé à imaginer d’autres solutions, chacune comportant des problèmes: le nominalisme, le conceptualisme…

Et aujourd’hui nous nous reposons la même question: comment faire en sorte qu’une machine reconnaisse un chien? Ou un chiffre manuscrit?

Si les réalistes avaient raison, il serait possible de donner à la machine l’ensemble des caractéristiques du chien; son essence, l’idée de chien. C’était l’approche typique des systèmes experts. Aujourd’hui il semblerait que nous soyons plutôt nominalistes: c’est l’approche des réseaux de neurones qui essayent de produire des modèles à partir d’un corpus de référence.

Les réseaux de neurones sont très antiplatoniciens et actuellement ils semblent être l’approche qui marche le mieux. Mais elle n’est pas sans poser problèmes: pour reconnaître quelque chose un réseau de neurones a besoin d’un corpus très grand: des millions d’images de chiens dont on sait qu’ils sont des chiens. On “entraîne” l’algorithme sur des grand corpus: on lui donne une série d’inputs dont on connaît les outputs attendus et on ajuste son comportement - je suis tenté d’expliquer le mécanisme derrière les couches cachées et les matrices des poids, mais on s’éloignerait peut-être trop de Platon? ou peut-être pas… car c’est dans les détails que se trouve la théorie…

Or le problème est que ma fille avait vu deux ou trois chiens et elle était déjà capable d’en reconnaître un dessiné. À part mon émerveillement de papa débile, il y a quelque chose de très profond qui se cache derrière ce simple constat: nous avons du mal à modéliser le rapport entre particulier et universel. Et nous savons très bien que cette modélisation est fondamentale, elle est ce qu’il y a de plus important pour nous.

Les approches hybrides semblent être les solutions du futur. Pierre Lévy a récemment écrit à ce propos. Il s’agirait donc d’amener les machines dans l’hyperouranion. Ou alors de revoir le rapport entre machines et êtres humains.

Car le problème ici, chez Platon, est clairement celui-là: qui a accès aux idées? Il n’est pas seulement question de savoir ce que sont les idées - comme le voulait la querelle sur les universaux - mais plutôt de savoir qui y a accès.

Les universaux ont été le pivot pour définir ce qu’est un être humain. C,est ce que fait Platon, notamment en excluant les animaux. Aujourd’hui notre espoir est de pouvoir exclure les machines…

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