In Platonis Phaedrum Scholia: 242b8-c3

passer le fleuve, δαιμόνιον, intuitif

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Σωκράτης
ἡνίκ᾽ ἔμελλον, ὠγαθέ, τὸν ποταμὸν διαβαίνειν, τὸ δαιμόνιόν τε καὶ τὸ εἰωθὸς σημεῖόν μοι γίγνεσθαι ἐγένετο —ἀεὶ δέ με ἐπίσχει ὃ ἂν μέλλω πράττειν—καί τινα φωνὴν ἔδοξα αὐτόθεν ἀκοῦσαι, ἥ με οὐκ ἐᾷ ἀπιέναι πρὶν ἂν ἀφοσιώσωμαι, ὡς δή τι ἡμαρτηκότα εἰς τὸ θεῖον.

Socrate
Mon beau garçon, quand j'étais sur le point de traverser le fleuve, il m'est arrivé de sentir le démon et le signe familier - qui m'empêche toujours de faire ce que je suis sur le point de faire - et j'ai cru entendre une voix qui venait de lui qui m'interdisait de m'en aller avant de m'être purifié comme si j'avais commis quelque faute contre le dieu.

Platon, Phèdre, 242b8-242c3

Passer le fleuve aurait permis à Socrate de se laver les mains de ce qu’il venait de faire. Passer à autre chose, oublier le passé, laisser Phèdre à ses discours. Mais il y a quelque chose qui empêche à Socrate cette fuite. Mais quelle en est la cause?

Socrate vient de dire que le responsable de son prochain discours est Phèdre. C’est Phèdre, le producteur de discours, qui lui en a inspiré un autre, c’est sa réplique qui a empêche à Socrate de s’en aller.

Mais maintenant il se contredit: ce n’est pas Phèdre, c’est une force divine, un démon, le fameux démon socratique. Ce démon est un signal familier (εἰωθὸς σημεῖόν) pour Socrate. C’est quelque chose qui lui arrive souvent. Toujours, même (ἀεὶ). La fonction de ce signal, de cette force divine n’est pas positive, elle est toujours négative: elle interdit de faire quelque chose. Plus précisément: elle lui interdit - toujours - de faire ce qu’il est sur le point de faire (ὃ ἂν μέλλω πράττειν). C’est une étrange formulation. Socrate ne dit pas que cette force lui interdit de faire ce qu’il est sur le point de faire quand cette chose n’est pas bonne ou n’est pas juste. Il dit que la force agit toujours. C’est quelque chose qui limite et entrave les actions qui sont sur le point de se produire. C’est quelque chose donc qui limite l’efficace de Socrate en tant que personne agissante.

Le démon est un bug, pour utiliser notre imaginaire informatique: c’est quelque chose qui empêche à Socrate de fonctionner, qui le rend inopérant. Exactement comme les bugs en informatique: ils bloquent le cours normal des choses, ils interrompent l’action qui est sur le point d’être produite par l’algorithme et ils détruisent le “bon” fonctionnement des choses.

Socrate est un logiciel qui ne fonctionne pas, une plateforme au design boiteux: il ne marche pas. Vous vous rappelez de ce qu’on dit dans le Banquet? Socrate reste bloqué - exactement comme un logiciel qui bogue - au milieu de la route. Ils est en train de marcher et bam: bloqué, planté là, il reste immobile, même sous la pluie. C’est le démon, le bug qui casse tout.

Ce bug, ce démon, on peut l’appeler esprit critique si vous voulez. L’esprit critique vient casser ce qui fonctionne, il interrompt le flux normal des choses.

Certes, dans notre société capitaliste, c’est compliqué d’accepter le démon de Socrate. Dans un monde où tout doit fonctionner, où tout doit être simple, intuitif, rapide, performant et productif. Dans le monde des “solutions” efficaces, dans le monde de zoom, dans le monde où toute petite résistance à la rapidité et au bon fonctionnement semble un blasphème, comment donner la place aux bugs?

Le démon lui fait entendre une voix - c’est vague, évidemment, c’est juste un sentiment un peu confus… “il m’est semblé”, “une quelque voix”, “comme si”, “quelque faute”.
Tout est bloqué, rien ne marche plus. On ne sait pas trop ce qui se passe, on ne comprend pas, il faut aller lire le log des erreurs - et c’est compliqué, personne n’a envie de le faire. Il faut déboguer Socrate. Pour ce faire il faut se purifier. L’objectif n’est pas de faire fonctionner les choses, mais d’identifier la faute commise et de comprendre quel dieu on a offensé.

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