In Platonis Phaedrum Scholia: 227d6-228a4

συντίθημι, σχολή, Benedetto Neola, René Descartes, Hermias, ιδιώτης, ἀπομνημονεύω., χρυσίον

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Φαῖδρος
πῶς λέγεις, ὦ βέλτιστε Σώκρατες; οἴει με, ἃ Λυσίας ἐν πολλῷ χρόνῳ κατὰ σχολὴν συνέθηκε, δεινότατος ὢν τῶν νῦν γράφειν, ταῦτα ἰδιώτην ὄντα ἀπομνημονεύσειν ἀξίως ἐκείνου; πολλοῦ γε δέω: καίτοι ἐβουλόμην γ᾽ ἂν μᾶλλον ἤ μοι πολὺ χρυσίον γενέσθαι.

Phèdre
Mais qu'est-ce que tu dis, excellent Socrate? Tu t'imagines que moi, en amateur, je pourrais répéter par coeur dignement les choses qu'a mis ensemble Lysias en beaucoup d'heures et avec tout son temps libre, lui qui est le plus fort de tous ceux qui écrivent aujourd'hui? C'est loin d'être possible: pourtant je voudrais mieux être capable de ça que devenir l'homme le plus riche du monde.

Platon, Phèdre, 227d6-228a4

Où se trouve la pensée? C’est la question au centre du Phèdre - si on veut traduire λόγος par “pensée”, ce qui évidemment, ne va pas de soi. Est-ce qu’elle se trouve dans un monde transcendant, est-ce qu’elle se trouve dans l’être humain qui l’accueille - ou qui la produit? Est-ce qu’elle se trouve dans des symboles inscrits quelque part? Est-elle une production humaine ou est-elle - pourrait-on dire - “pré-humaine”, ou “post-humaine” ou tout simplement transcendante.

L’objet de la discussion est le λόγος “composé” (συντίθημι, mettre ensemble) par Lysias. Ou mieux, il n’y a pas ici le mot “λόγος”. On parle des “choses que Lysias a rassemblées en disposant de tout son temps”: ἃ Λυσίας ἐν πολλῷ χρόνῳ κατὰ σχολὴν συνέθηκε. Lysias n’a pas créé une pensée, il n’a pas produit un λόγος, il a mis ensemble des choses - déjà existantes? - et cela en disposant de beaucoup de temps et de la fameuse σχολή. Lysias a beaucoup de temps libre pour mettre ensemble des choses, voilà ce que sont ses discours. Cette présentation du travail de Lysias pourrait sembler un signe d’un manque d’estime de la part de Phèdre. On pourrait lire: n’importe qui, ayant tout ce temps à disposition, serait capable de mettre ensemble ces “choses”. Ou alors on pourrait l’interpréter comme la définition même du rôle des êtres humains dans l’apparition de la pensée: beaucoup de temps, beaucoup d’efforts, une disponibilité physique.

Benedetto Neola, dans sa thèse sur le commentaire d’Hermias au Phèdre mentionne la doxa selon laquelle Hermias ne serait pas un philosophe brillant. Cela impliquerait qu’il n’est pas utile de lire son oeuvre: c’est le mythe - tellement renforcé par le romantisme - du génie, l’individu qui, ayant un accès privilégié à la vérité, ou étant doué plus que les autres, est capable de produire - comme un dieu - quelque chose de brillant, original, extraordinaire. Hermias n’est pas un génie et on peut donc s’épargner la peine de le lire. Pour contrer ce mythe, Neola rappelle l’adagio cartésien: “ceux qui ne marchent que fort lentement, peuvent avancer beaucoup davantage, s’ils suivent toujours le droit chemin, que ne font ceux qui courent, et qui s’en éloignent”. N’est-ce pas ce que nous dit ici Phèdre de Lysias?

Mais encore une contradiction: Phèdre s’empresse d’ajouter un éloge. Lysias est le plus fort, le plus terrible des écrivains - un génie, lui-aussi, peut-être. Ces deux informations sur Lysias - il a beaucoup de temps à perdre pour écrire et il est fort en tant qu’écrivain - pourraient être traduites avec un concept moderne: Lysias est un professionnel de l’écriture - quelques deux miles ans avant la professionnalisation des auteurs. Lysias est un professionnel, ce qui fait imaginer que composer des discours n’est qu’un art, un métier, un savoir faire qu’on peut acquérir - ce qui en effet correspond à la tradition des sophistes que Platon semble vouloir attaquer.

Et le professionnel Lysias s’oppose à Phèdre l’amateur (ἰδιώτην). Petite précision il n’y a aucun lien avec l’amour dans le mot grec qui se réfère plutôt à la vie privée en tant qu’opposée à l’activité qui a un intérêt public - typiquement celle accomplie dans le cadre d’un métier.
L’amateur ne peut pas compéter avec le professionnel. Phèdre n’est pas capable de redire le discours de Lysias dignement (ἀξίως). Plus spécifiquement: l’amateur Phedre n’est pas capable de reproduire le discours à partir de sa mémoire (ἀπομνημονεύω).

Mais il y a donc une confusion ici: pourquoi comparer la “composition” du discours avec sa répétition par coeur? L’argument de Phèdre aurait du sens si Socrate lui avait demandé d’inventer un discours semblable à celui de Lysias. Dans ce cas oui, Phèdre aurait pu répondre: “non, moi je suis un amateur et lui il est un professionnel, je ne peux pas être à son niveau”. Mais ce que Phèdre doit faire c’est juste restituer le discours tel quel. Le fait de ne pas avoir du temps est-ce vraiment une bonne excuse? Ou alors Lysias aussi n’a pas vraiment “produit” quelque chose, sa “composition” est aussi une forme de remémoration? Il met ensemble, peut-être, des choses qui lui préexistent - et donc il ne crée rien de nouveau.

Le professionnel de l’écriture n’est donc qu’un espace d’inscription de quelque chose: la pensée n’est pas produite par un être humain, elle émerge dans la conjoncture d’une série de forces en action dont le temps humain - la σχολή - fait partie sans en être la cause principale. Il faut de la σχολή, du temps, de l’écriture, de la mémoire et d’autres choses qui soit mises ensemble pour que la pensée émerge (ἃ Λυσίας ἐν πολλῷ χρόνῳ κατὰ σχολήν συνέθηκε).

Et parmi l’ensemble des forces matérielles en jeu dans l’émergence de la pensée il y en a aussi une qui semblerait vulgaire et qui est pourtant toujours là: l’argent (χρυσίον). Oui, c’est une phrase idiomatique celle avec laquelle Phèdre clôt sa réplique: “je serais prêt à tout pour savoir le faire”. Mais l’image utilisée est celle de l’argent. On connait tout le débat sur le fait de se faire payer ou pas pour enseigner - c’est l’un des points sur lesquels Socrate se fonde pour marquer sa différence par rapport aux sophistes: lui il ne se fait pas payer. Mais la question de la présence de l’argent dans l’émergence de la pensée reste fondamentale. L’économie, les modèles économiques, les dynamiques économiques qui régissent les sociétés font parties des forces en jeu lors de l’émergence de la pensée. Encore une fois c’est la matérialité qui s’impose, contre toute conception désincarnée. Même dans le dialogue qui devrait fonder la métaphysique de l’immatérialité.

συντίθημι, σχολή, Benedetto Neola, René Descartes, Hermias, ιδιώτης, ἀπομνημονεύω., χρυσίον scholia