Pour rendre à la question syrienne sa complexité

Pour rendre à la question syrienne sa complexité

D’entrée de jeu, je tiens à le dire, ce n’est qu’un point de vue parmi bien d’autres sur la question syrienne. On m’a toujours demandé, en tant que Syrien, mon avis sur ce qui se passe dans ce pays et j’avais toujours répondu, par objectivité que je m’impose et  je m’y tiens autant que faire se peut, que si l’on demande à une demi-douzaine de syriens leur avis sur la question, il y a de fortes chances que l’on ait autant d’avis.

Cela vient du fait que l’on est involontairement très impliqué dans le sujet, c’est pourquoi se séparer d’une prise de position politique ou d’une expression émotionnelle paraît parfois une mission bien loin d’être aisée.

De surcroît, et comme dans toutes les révolutions, soulèvements, guerres ou crises, choisir parmi ces dénominations reflétant l’aspect lexical du conflit, des médias de masse sont mis au service des camps en guerre, et de leurs alliés en arrière-plan. Il va sans dire que désinformation, dissimulation et démagogie sont sans doute des moyens incontournables pour faire passer son message.

Par ailleurs, une approche particulièrement manichéiste imprègne la scène syrienne depuis bien longtemps et présente les événements sous un angle que l’on peut qualifier de simpliste, voire naïf, auquel ne sauraient échapper même de grands médias internationaux. Cela a pour conséquence de priver des dizaines de millions de personnes aux quatre coins du globe du droit d’accéder à une information neutre et exhaustive.

On a l’impression d’être, au fil du temps, dans une œuvre cinématographique à objectif pédagogique, tout est si net et si clair dans cette dualité qui n’accepte point de complexité probable d’un événement de telle envergure.

On a souvent abordé la question de la révolution, un terme que j’adopterai désormais sans aucune prise de position, comme un objet social isolé dans l’espace-temps ne subissant ainsi aucune évolution et n’ayant conséquemment pas de champs  d’interaction où on influence et on s’influence réciproquement.

C’est dans cette perspective relationnelle et interactive que je tenterai de présenter le sujet sans tomber dans le piège de donner de valeurs morales dont le référentiel ne peut, en aucun sens,  être ni partagé ni imposé dans le domaine public.

Commençons par le commencement en suivant le parcours de la révolution syrienne qui prend racine bien plus avant que la première étincelle ne crépite en 2011, je parle d’une cinquantaine d’années d’une forme de gouvernance autoritaire basée sur un monopartisme dont le parti Baas « résurrection » était l’acteur principal.

Cela n’empêche pas de dire que l’arrivée du Baas au pouvoir a permis, en tant que parti socialiste dont les membres étaient majoritairement issus des classes pauvres, une égalité sociale jamais atteinte avant. Cela était principalement dû à la nationalisation des grandes propriétés privées, industrielles et autres, et à la réforme agraire qui a redistribué les terrains aux paysans les plus démunis sous un système féodal sévère enraciné depuis bien des siècles et auquel le Baas a mis fin. Cette période-là a connu un essor économique, surtout dans les régions rurales, auparavant marginalisées, qui ont profité d’un système de subventions pour la transition vers une agriculture mécanisée qui pourrait, selon la littérature politique du Baas, assurer la sécurité alimentaire du pays et, par conséquent, l’autosuffisance.

Tout cela a permis l’émergence, ou du moins le renforcement, d’une classe moyenne au détriment d’une bourgeoisie et d’une féodalité traditionnelles qui tenaient avant les rênes politico-économiques du pays.

Cependant, cette période d’essor économique et d’égalité sociale ne dura pas très longtemps, pour de nombreuses raisons que nous n’aborderons pas dans cet article, et par la suite, l’absolutisme mis en place engendra une couche politique corrompue. Cette dernière s’emparerait de tous les acquis accumulés pendant environ deux décennies et se transformerait en oligarchie qui cherche à s’enrichir à tout prix tout en essayant de redorer son image en s’appuyant sur l’idéologie socialiste du Baas.

Pendant cette période la vie politique fut étouffée voire confisquée au profit du Baas qui exerçait un pouvoir absolu et se proclamait commandant de l’état et de la société et du coup aucune opposition n’était réellement autorisée. C’est ainsi que beaucoup de militants de gauche et de droite se sont retrouvés derrière les barreaux pour de longues périodes jusqu’à ce que la vie politique soit complètement paralysée. La situation s’est amplifiée avec l’imposition de l’état d’urgence pendant plus de quarante ans et tout était interdit, y compris les organismes de la société civile. Il s’est ensuit que la société a été démunie de toute possibilité de dialogue ou d’échange,  politique ou autre,  et la tension s’est accrue et est arrivée à un niveau qui présageait une explosion sociale imminente, surtout après le commencement du « Printemps arabe » dans d’autres pays.

Comme prévu, le mois de mars 2011 a annoncé le début de la révolution syrienne et des petits rassemblements en nombres modestes de personnes ont eu lieu dans quelques villes en Syrie.

Liberté, égalité, justice, dignité étaient les revendications de cette période de la révolution, tandis que la stratégie adoptée par les manifestants pour y arriver était de promouvoir la non-violence face aux forces de sécurité pour embarrasser de plus en plus le régime au niveau national ainsi qu’au niveau international, ce qu’atteste le fameux slogan : « [révolution] pacifique ».

La rue syrienne était, contrairement à ce que l’on nous présentait nuit et jour, divisée et on entendait trois voix bien nettes, une première pro-révolution, une deuxième pro-régime et une troisième qui ne se sentait concernée par le projet politique d’aucun des deux camps bien tranchés dans leurs positions. Cette troisième voix, si on peut l’appeler comme cela, choisirait, de gré ou de force, de rester à l’écart des évènements. D’où, à mon avis, la nullité ou la caducité de toute revendication, contestation ou proclamation au nom d’un peuple syrien. Un discours qui semble n’être rien de plus qu’une pure illusion volontaire dans le but de s’accaparer du pouvoir discursif qu’il peut engendrer. Un acte de démagogie qui s’oppose à tout principe de démocratie.

Quelques mois ont passé, les manifestations ont proliféré et ont pris de l’envergure, mais n’ont pas atteint toutes les régions, y compris de grandes villes comme Alep. Le régime favorisant la violence se retrouvait acculé face à un mouvement généralement pacifiste et ne savait pas comment se défendre publiquement et médiatiquement. Cependant, la révolution a connu, entre temps, quelques dérapages menaçant toute possibilité d’un changement pacifique autant que faire se peut.

Le régime ne sortirait de l’impasse que lorsque des appels à l’armement ont, contrairement à la volonté initiale du mouvement, vu le jour et il s’est ainsi trouvé dans son élément.

À partir du printemps 2012, sur l’échelle régionale, des pays comme l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie et la Jordanie, se sont impliqués dans la question syrienne et ont accordé, aux troupes armées de l’opposition un soutien financier, logistique et militaire. Un soutien qui aurait été planifié et organisé avec les États-Unis et qui perdure jusqu’au moment de la rédaction de cet article. Pour avoir une idée claire de ce que nous venons de dire, nous vous invitons à lire les articles, mentionnés à la fin, publiés dans les journaux (Financial Times, The New York Times, The Washington Post, The Guardian) et sur le site de Reuters.

Cela a entraîné une riposte rapide de la part des pays alliés au régime syrien tels que la Russie et l’Iran, entre autres. Une riposte allant jusqu’à l’envoi de bombardiers et de troupes militaires en Syrie.

Pour cette raison, il nous semble que les critères,  les normes et les comptes qui régissent la question syrienne ont depuis longtemps dépassé les frontières syriennes et ont fixé une nouvelle équation qui ne se contente plus d’une simple opposition entre un régime dictatorial et une opposition réclamant la démocratie.

Dans cette perspective et  face à une telle complexité géopolitique, militaire et économique, la question à laquelle nous sommes appelés à répondre est intuitivement quels sont les intérêts, les objectifs et les enjeux de chaque partie au sein de la crise syrienne ?

D’un côté, et au sein du premier camp, est-ce l’ intérêt d’installer une démocratie en Syrie ? Et s’agit-il d’un soutien aux syriens pour les aider à acquérir leur liberté et à changer leur système politique qui, au fond, ne diffère pas beaucoup de ceux-ci qui sont établis depuis bien longtemps dans la majorité des pays de ce camp ?

De l’autre côté, s’agit-il de soutenir une légitimité quelconque auprès d’un régime qui leur paraît meilleur que d’autres, un régime qui ne se maintient pourtant que par le fer et le sang ?

Ce genre de questions pourrait être qualifié de simplistes et réductrices mais, à notre avis, elles sont révélatrices de la nature du conflit syrien qui perdure depuis bien six ans. Un conflit qui n’aurait pas continué, vu le bilan lourd des préjudices humains et matériels des deux côtés, jusqu’à maintenant avec simplement les propres moyens des parties syriennes au conflit armé. La question qui se pose est alors de savoir comment cet effort de guerre est financé et comment il est fourni en hommes.

Les faits sur le terrain confirment quotidiennement que sans l’ingérence, directe et indirecte, des acteurs étrangers de la géographie syrienne, ce conflit armé n’aurait certainement pas continué sur cet  élan.

Il va de soi que les affres de la guerre sont liées, du moins partiellement, à des enjeux politico-économiques des alliés des parties au conflit. Ainsi, ce n’est maintenant plus étonnant d’apprendre l’annonce d’une trêve humanitaire ou d’un cessez-le-feu général en Syrie provenant de Moscou, de Washington ou d’Ankara et bien d’autres capitales impliquées, après avoir été discutés entre lesdites capitales sans aucun rôle des Nations Unies.

Le chevauchement, et même parfois la congruence, des projets politiques des bellicistes avec ceux de leurs alliés régionaux et internationaux pourrait être une preuve parmi d’autres que ces enjeux dépassent les frontières syriennes. Cette interférence de positions politiques et cette coordination des activités aux niveaux politiques et militaires, parfois au détriment de l’élément syrien en question, méritent une étude beaucoup plus détaillée que cet article pour comprendre l’envergure des intérêts et des enjeux en question.

Force est de constater que le sujet, jusqu’à maintenant, n’a été que l’objet d’une approche figée absolue dans sa conception de l’évolution inéluctable de la révolution syrienne bien dépendante de beaucoup d’éléments nationaux, régionaux et internationaux. Cela, ne répondant pas aux exigences scientifiques en matière dont le relativisme et la composition structuraliste de la scène sont indispensables, nous induira en erreur comme c’est le cas depuis des années et ne nous permettra pas de bien comprendre le problème syrien ni de concevoir de vraies solutions viables.

Il s’agit ici d’un appel à traiter la question sous un autre angle et de l’approcher d’un point de vue beaucoup moins puritaniste que ce que l’on voit majoritairement dans les médias. Un appel pour s’y impliquer un peu plus,  voir la question dans toute sa complexité et ne pas se livrer à des analyses certes bien nettes dans leurs lignes de démarcations mais qui demeurent à la surface des faits.


SLY, Liz ; DEYOUNG, Karen. « In Syria, new influx of weapons to rebels tilts the battle against Assad ». The Washington Post (23 février 2013). Consulté le 09 février 2017.

CHIVERS, C. J. ; SCHMITT, Eric. « Saudis Step Up Help for Rebels in Syria With Croatian Arms ». The New York Times  (25 février 2013). Consulté le 09 février 2017.

KHALAF, Roula ; SMITH, Abigail Fielding. « Qatar bankrolls Syrian revolt with cash and arms ». Financial Times (16 mai 2013). Consulté le 09 février 2017.

KAROUNY, Mariam. « Saudi edges Qatar to control Syrian rebel support ». Reuters (31 mai 2013). Consulté le 09 février 2017.

APPS, Peter. « Rebel videos show first U.S.-made rockets in Syria ». Reuters (15 avril 2014). Consulté le 09 février 2017.

« U.S. identifies 1,200 potential fighters for Syria training ». Reuters (18 février 2015). Consulté le 09 février 2017.

BASSAM, Laila ; PERRY, Tom. « Saudi support to rebels slows Assad attacks: pro-Damascus sources ». Reuters  (6 novembre 2015). Consulté le 09 février 2017.

ANGELOVSKI, Ivan ; PATRUCIC, Miranda ; MARZOUK, Lawrence. « Revealed: the £1bn of weapons flowing from Europe to Middle East ». The Guardian (27 juillet 2016). Consulté le 09 février 2017.


 P.S. L’auteur original de cet article a préféré garder l’anonymat.

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