Marcello Vitali-Rosati est professeur au département des littératures de langue française de l'Université de Montréal.

Si l'on se préoccupait de l'achèvement des choses, on n'entreprendrait jamais rien

Culture numérique (Lyon)

ISSN 2269-577X

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Arrêtons de parler d'Intelligence Artificielle: ce n'est que le nom de la privatisation de l'espace public

2025-10-15 15:41:02+00:00

GAFAM Études Critiques de l'Intelligence Artificielle Critical IA Studies Capitalisme LLMs

Je suis dégoûté par ce qu'on appelle "Intelligence artificielle". Je suis déprimé par ce que cette expression présuppose et surtout par ce qu'on est en train de faire -- dans nos institutions et dans nos espaces publics -- en son nom.

"Intelligence artificielle" est l'étiquette qu'on utilise pour justifier une privatisation généralisée de l'espace public avec l'excuse de la productivité, de l'efficacité et de la performance.

L'expression a toujours été un label marketing. Utilissée pour la première fois (pas sûr que ce fut la première, mais soit), par McCarthy pour être racoleur dans une demande de financement, elle a été reprise par les grandes compagnies de la Silicon Valley pour incarner leur promesse ultracapitaliste de productivité maximale. l'IA est la promesse de transformer nos sociétés en des machines de production de richesse. Et, ce qui est inquiétant, cette expression est désormais devenue la marque qui caractérise notre époque.

Dans les années 2010, je faisais des considérations semblables à propos du mot numérique. "Numérique" ne se referait pas à une réalité technologique, c'était juste le mot à la mode pour signifier un moment de notre culture. Mais le mot numérique, au moins initialement, n'était pas l'apanage d'une poignée d'entreprises. Il renvoyait aussi à la culture du web libre, de la circulation des connaissances, de la créativité des collectifs qui pouvaient imaginer leurs propres espaces (que l'on pense à Barlow et à sa Déclaration d'indépendance ou à des acteurs comme Wikipédia).

Quand on parle d'IA, on ne parle que de deux ou trois compagnies multimillionnaires américaines qui envahissent la totalité de nos espaces publics.

Je me limite à quelques exemples. Récemment, la ville de Québec a annoncé avec fierté qu'elle allait s'appuyer sur il'"IA de Google" pour regler la circulation. Quand j'ai vu les annonces j'ai eu du mal à y croire. J'avais l'impression d'être devant une publicité de Google et je ne pouvais pas me convaincre du fait qu'il y avait bien le logo de la ville et qu'il s'agissait de communication publique. Les articles sortis sur la presse se limitaient à saluer ce choix. Au nom du progrès, de l'"amélioration" de l'efficacité... on laisse la gestion de nos espaces publics dans les mains d'une société privée américaine. Et on trouve cela normal et même excitant.

Il y a quelques jours, une représentante de l'administration de mon université disait: "il faut voir comment l'université va s'adapter à chatGPT". Il s'agit donc de changer la mission de l'institution publique qui produit et diffuse le savoir pour l'adapter à l'application commerciale d'une société américaine. Un peu comme dire: il faut que l'université s'adapte à Pepsi (ça me fait penser à ce que disait Naomi Klein dans son No logo).

Habermas l'avait bien prédit: l'espace public va être phagocyté par les intérêts privés. Mais jamais cette menace n'a été si réelle. Elle n'est, par ailleurs, même plus une menace: c'est notre réalité.

L'expression "Intelligence artificielle" ne renvoie à aucune nouveauté technique, à aucune prouesse algorithmique, à aucune véritable "innovation". Les choses intéressantes d'un point de vue technique sont ailleurs, dans le travail complexe et long des chercheurs et des chercheuses. Les innovations et les grandes idées ont des noms beaucoup moins sexy, techniques et compliqués. Il n'y a pas des génies qui ont fait des révolutions, mais une tradition longue et complexe de contributions collectives à un savoir multiple et hétérogène -- théories linguistiques, approches computationnelles, théorèmes mathématiques, histoires politiques et culturelles.... L'IA est la manière qu'ont openAI, Google, Microsoft et une poignée d'autres entreprises de nous voler tout ce savoir et de nous le revendre comme "solution" à tous nos problèmes. De nous le vendre pour envahir tout ce qui nous reste d'espace public en le transformant en leur propre espace. Nous vivons désormais dans des McDonald dystopiques, et tout cela au nom du progrès et de l'efficacité.

Arrêtons de parler d'IA, donc. Arrêtons d'utiliser ces deux ou trois outils comme s'ils étaient les solutions à tout. Arrêtons de céder à cette rhétorique de la simplicité. Arrêtons d'acheter des licences! Bloquons nos institutions qui veulent le faire! Dédions nos énergies à étudier, à essayer de comprendre, à découvrir des méthodes complexes et à reconstruire des histoires longues. Recommençons à réfléchir et à chérir la connaissance qui est complexe, lente à acquérir, multiple... la connaissance qui fait perdre du temps et pas en gagner... la connaissance qui n'est pas facile à vendre parce qu'elle est difficile à saisir.