Marcello Vitali-Rosati est professeur au département des littératures de langue française de l'Université de Montréal.

Si l'on se préoccupait de l'achèvement des choses, on n'entreprendrait jamais rien

Culture numérique (Lyon)

ISSN 2269-577X

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L'emmerdification du web. Dépression de la rentrée

2026-08-22 14:50:34.688939-04:00

emmerdification David Larlet

Le rentrée approche et, normalement, en ce qui me concerne, elle est accompagnée par une bonne dose de bonne humeur, bonnes résolutions, espoirs.

Mais cette année, j'avoue être un peu déprimé.

Il y a quelques jours, je cherchais un billet de blogue de l'ami David Larlet, qui publie toujours des réflexions intéressantes, riches et très agréables à lire. Je ne trouve pas le billet en question (un où il donnait sa recette de pain au levain) et découvre, avec une grande tristesse, que David a décidé de tout retirer. Il affirme:

Pendant 22 ans, j’ai publié régulièrement sur cet espace en tentant de casser le moins de liens possibles — mais aujourd’hui la situation m’est devenue problématique. Je ne souhaite pas que mes partages, mes émotions, mes apprentissages viennent servir les intérêts d’une oligarchie aux idées nauséabondes (GAFAM, IA, etc). C’est la raison pour laquelle cette page agrégera dorénavant les dernières publications seulement, sans archives.

David résume bien un sentiment que je partage hélas de plus en plus. L'espace du web est né par l'initiative d'un chercheur qui souhaitait exploiter les possibilités du réseau pour maximiser le partage des connaissances, les échanges d'idées, la discussion ouverte. C'est un rêve que je partage depuis trois décennies. J'ai milité pour l'accès libre, pour la production et la mise à disposition des contenus issus de notre travail de réflexion et d'analyse. Et je constate aujourd'hui que cet espace est devenu la poubelle des grandes entreprises du web qui l'exploitent à des fins qui sont aux antipodes de mes valeurs.

Tonnes de merde produite par des LLMs noient désormais les contenus intéressants et nos productions deviennent juste la nourriture qui alimente une poignée d'applications propriétaires dont le seul objectif est de maximiser le profit des entreprises qui les développent. Les logiques de marché dominent en orientant les développements vers un monde fait de récupération de données personnelles et de promesses de productivité capitaliste.

Je crains que l'option de David ne soit la plus sage: se retirer de cet espace et en chercher d'autres. Peut-être d'autres protocoles, certainement d'autres publics.

Je remets profondément en question ce que je fais depuis des années: quel est le sens de travailler à des chaînes éditoriales riches, à la publication de nos résultats de recherche, au partage de nos réflexions alors que nos textes et nos contenus ne sont lus que par des algorithmes prédateurs?

Le développement et la diffusion rapide d'applications dites d'IA met en crise toutes les valeurs et les rêves auxquels j'ai cru. Nous avons perdu trop de batailles -- souvent sans même pas les combattre: de l'abandon du XHTML et la conséquente prise en charge de la maintenance du HTML par Whatwg au manque total de littératie numérique de la part d'un grand nombre de communautés -- la première, celle des chercheurs et des chercheuses. Au lieu de devenir les protagonistes de l'agencement des espaces numériques que nous habitons, nous sommes devenus les pantins des GAFAM qui décident désormais de nos pensées, de nos actions et de nos pratiques...

Que faire? J'espère que cette crise soit un point de départ pour une remise en question radicale de ce que nous faisons et qu'elle nous donne envie de penser autrement notre futur.

Sans doute, la piste principale consiste à chercher des lieux plus discrets, périphériques, situés. Des lieux moins visibles, moins mainstream, où puissent se reformer des petits collectifs qui partagent vraiment des valeurs communes et des visions du monde. Peut-être un passage du concept d'espace à celui de lieu (dont je parlais autre fois dans un billet).