
Marcello Vitali-Rosati est professeur au département des littératures de langue française de l'Université de Montréal.
Si l'on se préoccupait de l'achèvement des choses, on n'entreprendrait jamais rien
2025-11-07 06:16:43.656912-05:00
matérialisme blaton bibliographie métaontologie Karen Barad Ioana Galleron
Je reprends ici l'histoire de la bibliographie dont j'ai parlé dans le billet précédent pour un approfondissement théorique. Il me semble que l'exemple de la bibliographie est particulièrement parlant pour illustrer mon idée de modèle et ma critique du modèle comme représentation partielle du réel (j'en parle, entre autre, dans mon livre C'est la matière qui pense). En d'autres mots: l'histoire de la bibliographie et de l'impossibilité de concilier en une seule représentation une expression sémantique de la référence avec une expression stylée démontre qu'il n'est pas possible d'avoir une idée platonicienne du monde et de la réalité. Cela peut sembler étrange, mais... suivez-moi!
Tout d'abord: j'ai l'impression que personne ne questionne jamais sérieusement le platonisme -- surtout dans le domaine des théories de l'édition. Par platonisme j'entends ici l'idée selon laquelle il y a une essence ultime du monde, des choses et du réel et que nous en avons ensuite une représentation plus ou moins partielle. Dans le domaine de la théorie du texte, ce platonisme semble presque inévitable: il y a un texte idéal et ce texte idéal a ensuite une série de représentations concrètes et matérielles; des documents qui "incarnent" le texte qui, lui, reste immatériel et purement idéal. Les représentations peuvent essayer de se rapprocher le plus possible du texte idéal, mais elles seront toujours situées, partielles et incomplètes.
Si l'on prend l'idée de modèle telle que définie notamment par Willard McCarty dans son Humanities computing, c'est exactement ce qu'on y retrouve. McCarty insiste sur le fait que le modèle est le résultat d'une sélection de faits qui appartiennent au réel; il est partiel par nature. Le réel est là, donné, complexe mais jamais complètement saisissable; les modèles sont des représentations partielles de cette complexité: ils prennent en compte un nombre limité d'aspects.
Je propose une idée qui peut sembler absurde, justement parce que profondément anti-platonicienne: à mon avis il n'y a que des modèles matériels; le réel est toujours le résultat d'une modélisation. Le réel est multiple et toujours médié; il n'y a pas de réel en dehors d'une médiation et toute médiation est matérielle. Il n'y a donc pas d'idées immatérielles: tout est matière. Le modèle n'est pas une sélection du réel, il est le réel lui-même, tel qu'il résulte d'une médiation déterminée; mais en dehors de cette médiation il n'y a rien du tout.
Je suis, dans cette théorie, les travaux des nouveaux matérialismes et en particulier de Karen Barad, que je réinterprète à ma sauce -- le concept que je propose est celui de métaontologie, mais c'est une histoire trop longue pour en parler ici. Revenons donc à nos moutons avec la bibliographie.
Dans le cas de la bibliographie, la structure platonicienne est la suivante: il y aurait quelque chose comme la référence bibliographique en tant que telle, en soi et pour soi, l'idée même de référence. Cela correspondrait avec l'objet idéal -- dans le sens de Platon -- auquel on se réfère et donc l'objet réel. Admettons qu'on parle, justement, du livre de McCarty, Humanities computing: notre objet idéal c'est l'essence du livre, le livre en soi et pour soi.
Cette idée aurait ensuite des manifestations particulières, par exemple une représentation avec un style bibliographique et une avec un autre style. Faisons des exemples.
En utilisant le chicago 18e édition, on aurait:
McCarty, Willard. 2005. Humanities Computing. Paperback edition. Palgrave Macmillan.
En utilisant DIN:
[[McCa05] McCarty, Willard:Humanities Computing. Paperback edition. Basingstoke, Hampshire : Palgrave Macmillan, 2005 --- ISBN 978-1-4039-3504-5
En utilisant le style Byzantine and Modern Greek Studies:
W. McCarty, Humanities Computing, Paperback edition (Basingstoke, Hampshire 2005) 22.
Évidemment, selon le contexte et l'application des règles du style, on pourrait aussi avoir des:
ibid.
ou des:
McCarty, op. cit.
Ou d'autres manifestations. Mais, au fond de notre coeur de platonicien·nes, nous pensons que tout cela se refère bien à quelque chose d'unique, la référence bibliographique en tant que telle, l'idée universelle, qui est ce qui permet de relier ces différentes manifestations particulières.
Une manière de décliner ce platonisme c'est de penser que cette idée universelle, ce qui relie les manifestations particulières de la référence, serait la référence structurée sémantiquement. Le style est une incarnation matérielle du contenu qui, lui, est purement idéal. Dans ce sens, on pourrait imaginer que la référence en soi et pour soi est la référence en bibtex:
@book{mccarty_humanities_2005,
address = {Basingstoke, Hampshire},
edition = {Paperback edition},
title = {Humanities {Computing}},
isbn = {978-1-4039-3504-5 978-1-137-44042-6},
publisher = {Palgrave Macmillan},
author = {McCarty, Willard},
year = {2005},
}
Ou encore dans un format encore plus détaillé sémantiquement, comme du csljson:
[
{
"ISBN": "978-1-4039-3504-5 978-1-137-44042-6",
"author": [
{
"family": "McCarty",
"given": "Willard"
}
],
"edition": "Paperback edition",
"id": "mccarty_humanities_2005",
"issued": {
"date-parts": [
[
2005
]
]
},
"publisher": "Palgrave Macmillan",
"publisher-place": "Basingstoke, Hampshire",
"title": "Humanities Computing",
"type": "book"
}
]
Si nous poussons à bout le platonisme, on pourrait dire que la vraie référence a encore plus de détails, et que même cette expression sémantique est un modèle qui sélectionne juste des aspects. Mais cela signifierait que l'idée finale, universelle, est juste plus riche. Mais il y aurait quelque chose qui comprend tous les aspects possibles.
Or, si cela était vrai, il devrait être possible d'avoir une représentation unique qui, sans contradiction, explicite tous les modèles possibles. Mais ce que montre mon billet précédent est que cela n'est pas possible: certaines manifestations matérielles disent des choses différentes et incompatibles et ne peuvent pas être réunies.
Le cas du "---" ou du ibid. en sont des exemples. Ces cas ne sont pas compatibles avec la représentation sémantique. Certes, il est possible de rajouter la représentation sémantique à côté de la représentation stylée, mais cela est justement incompatible avec l'idée unique et universelle de Platon. Ainsi, lors d'une conversation que nous avons eu à Rouen, Ioana Galleron me sugerait une solution du type:
<span class="author" name="McCarty">---</span>
Bien sûr, cela résout le problème, mais cette solution n'est que la juxtapposition des deux représentations et ne peut aucunement être considérée comme une réunification de l'expression sémantique et de celle stylée. La même considération vaut pour l'usage d'identifiants reliant la référence avec une bibliographie structurée (qu'elle soit embarquée dans le même fiché ou qu'elle se trouve ailleurs). Une chose du type:
<span ref="mccarty_humanities_2005">---, *Humanities Computing*... etc.</span>
et ensuite un csljson (par exemple) avec la référence structurée.
La piste des liens via un identifiant est à mon avis révélatrice ontologiquement: elle nous met sur la bonne voie. Et s'il n'y avait que des modèles particuliers? Et si la référence en soi et pour soi n'existait pas? Et si elle n'était que l'ensemble des relations matériellement mises en place entre les différentes expressions matérielles de la référence? Justement: l'universel est juste ce qui lie des particuliers spécifiques. L'universel est l'identifiant: un symbole, un connecteur, le signe d'un lien entre des instances matérielles, "ce qui met ensemble" (l'étymologie du mot symbole, justement).
Il n'y a pas d'essence, donc, il n'y a que des infra-actions, comme le dit Barad. Les infra-actions sont ce qui est mis en place par l'identifiant. ET l'identifiant est premier, ontologiquement, par rapport aux références, la relation vient avant les choses qu'elle met en relation: car évidemment une chose comme "---" n'a de sens que dans un tissu de relations... on ne peut pas dire que "---" préexiste à l'identifiant (qu'il soit écrit ou qu'il se trouve dans la tête du lecteur qui a déjà lu un nom) qui le met en relation avec "McCarty". Mais "McCarty" aussi n'a aucun sens si ce n'est dans l'ensemble des relations qui permettent d'en faire le nom de l'auteur d'une référence...
L'identifiant, dans notre exemple est mccarty_humanities_2005. Mais il est évident qu'il n'est pas une chose, il ne signifie rien, il n'est que le lien qui sert à créer les infra-actions. La preuve: on peut le changer comme on veut, le remplacer avec un chiffre ou une série de caractères aléatoires.
Et la référence est le résultat de ces liens, liens qui matérialisent des choses, liens qui font émerger le monde et le réel. Un réel qui n'est pas là avant toute médiation, un réel matériel et médié, toujours médié, un réel qui est toujours le résultat d'un modèle.
Pour finir sur cette histoire et ouvrir peut-être à un approfondissement futur: Platon lui-même avait compris -- évidemment ! -- le problème que j'illustre ici. Dans le Parménide, un dialogue tardif, le vieux Platon avoue les limites de sa propre théorie des idées en mettant dans la bouche du vieux Parménide le fameux argument du troisième homme:
Si je ne me trompe, toute idée te paraît être une, par cette raison : lorsque plusieurs objets te paraissent grands, si tu les regardes tous à la fois, il te semble qu'il y a en tous un seul et même caractère, d'où tu infères que la grandeur est une. — C'est vrai, dit Socrate. — Mais quoi! si tu embrasses à la fois dans ta pensée la grandeur elle-même avec les objets grands, ne vois- tu pas apparaître encore une autre grandeur avec un seul et même caractère qui fait que toutes ces choses paraissent grandes ? — Il semble. — Ainsi, au-dessus de la grandeur et des objets qui en participent, il s'élève une autre idée [132b] de grandeur; et au-dessus de tout cela ensemble une autre idée encore, qui fait que tout cela est grand, et tu n'auras plus dans chaque idée une unité, mais une multitude infinie. Parménide, 132a
C'est finalement ce qui se passe avec nos références bibliographiques: celle qui aurait pu être considérée comme l'idée (la référence sémantique) devient une chose qu'il faut à nouveau lier avec les autres manifestations... l'idée devient une chose particulière... et il n'y a que des choses particulières avec des liens.