Marcello Vitali-Rosati est professeur au département des littératures de langue française de l'Université de Montréal.

Si l'on se préoccupait de l'achèvement des choses, on n'entreprendrait jamais rien

Culture numérique (Lyon)

ISSN 2269-577X

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In Platonis Phaedrum Scholia: 242d3

2021-09-18 11:13:29+00:00

philosophie surprise

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Φαῖδρος
λέγεις δὲ δὴ τί;

Phèdre
Dis donc, laquelle?

Platon, Phèdre, 242d3-242d3

Phèdre n'est pas devin, clairement. Il n'a pas été troublé par le discours de Socrate, il en a été enthousiaste, il l'a aimé, il l'a trouvé meilleur que celui de Lysias. Phèdre est un naïf. Son amour pour les discours est sincère et simple: il éprouve du plaisir à les écouter, il en veut de plus en plus, mais il n'est pas trop regardant par rapport à leur contenu. Ce qui compte - on pourrait dire - c'est la quantité.

Dans cette question, somme toute très banale, je ressens une sorte de surprise du jeune homme; il est habitué à des personnes qui font des compétitions de discours et qui à la fin de leur performance en sont fiers. Des personnes qui louent leur propre performance car ils doivent gagner. Le comportement de Socrate est donc surprenant: il dit avoir commis une faute. Mais laquelle donc? Socrate surenchérira pour déstabiliser complètement Phèdre.

Ici on commence à sortir de la zone de confort. Le bug de Socrate commence à affecter Phèdre aussi. Le cours normal des choses est rompu. Cette surprise de Phèdre est une surprise philosophique. Soulignons-le franchement: cette surprise n'a rien de positif. Phèdre est déstabilisé, mais cela n'est pas agréable. Le même vaut pour Socrate: troublé, bloqué, disfonctionnel.

La philosophie dérange. La philosophie complique les choses. La philosophie casse ce qui fonctionne. La philosophie déstabilise. La philosophie ne sert à rien.