Marcello Vitali-Rosati est professeur au département des littératures de langue française de l'Université de Montréal.

Si l'on se préoccupait de l'achèvement des choses, on n'entreprendrait jamais rien

Culture numérique (Lyon)

ISSN 2269-577X

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In Platonis Phaedrum Scholia: 233a6-b5

2021-06-20 11:11:11+00:00

φιλία μνημεῖον

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Φαῖδρος
καὶ μὲν δὴ βελτίονί σοι προσήκει γενέσθαι ἐμοὶ πειθομένῳ ἢ ἐραστῇ. ἐκεῖνοι μὲν γὰρ καὶ παρὰ τὸ βέλτιστον τά τε λεγόμενα καὶ τὰ πραττόμενα ἐπαινοῦσιν, τὰ μὲν δεδιότες μὴ ἀπέχθωνται, τὰ δὲ καὶ αὐτοὶ χεῖρον διὰ τὴν ἐπιθυμίαν γιγνώσκοντες. τοιαῦτα γὰρ ὁ ἔρως ἐπιδείκνυται: δυστυχοῦντας μέν, ἃ μὴ λύπην τοῖς ἄλλοις παρέχει, ἀνιαρὰ ποιεῖ νομίζειν: εὐτυχοῦντας δὲ καὶ τὰ μὴ ἡδονῆς ἄξια παρ᾽ ἐκείνων ἐπαίνου ἀναγκάζει τυγχάνειν:

Phèdre
Aussi tu deviendras meilleur en écoutant moi plutôt qu'un amoureux. Ceux-là, en effet, louent, même contre le bon sens, les choses que tu dis et celles que tu fais d'une part parce qu'ils ont peur d'être détestés et de l'autre parce qu'eux-mêmes, à cause du désir, sont mauvais juges. L'amour montre cela en effet: ceux qui sont en disgrâce considèrent que ce qui ne produit pas de la souffrance pour les autres leur procure des douleurs; ceux qui sont en bonne grâce se sentent obligés de louer même les choses qui n'ont rien d'agréable;

Platon, Phèdre, 233a6-233b5

"Moi": finalement le discours générique se concrétise. Les arguments servent à obtenir quelque chose. Voilà la caractéristique fondamentale de ce qu'on est en train de lire. C'est ce qui était déjà annoncé dans la première phrase: περὶ μὲν τῶν ἐμῶν πραγμάτων ἐπίστασαι. Tu connais ma situation. On l'avait peut-être oublié, car ensuite le discours avait commencé à construire une argumentation générale, presque philosophique. Mais cette réapparition du pronom personnel nous rappelle le véritable but de tout se discours: le parlant veut coucher avec celui qui écoute.

Ce "moi" (ἐμοὶ) nous rappelle aussi la situation concrète dans laquelle nous nous trouvons: Phèdre qui lis à Socrate, sous le platane, le discours de Lysias. C'est Phèdre qui prononce ces mots et il ne faudrait pas sous-estimer le jeu érotique que cela produit avec Socrate. Jeu érotique renversé, car Phèdre est le jeune - l'aimé - et Socrate le vieux - le non-amoureux?

Et en plus, l'argument ici est justement lié à l'apprentissage, ce qui intéresse Phèdre dans sa position d'ἐραστής par rapport à Lysias comme par rapport à Socrate. C'est comme si Phèdre disait à Socrate: je sais que tu n'es pas amoureux de moi, mais finalement j'apprendrais tellement de choses avec toi que je serais prêt à t'accorder mes faveurs.

L'argument en soi n'a rien de nouveau: les amoureux ne sont pas capables de juger: leur amour les empêche d'être objectifs, ils ne sont pas maîtres d'eux-mêmes, ils sont aveuglés par le désir et par les craintes que ce dernier implique.