{"id":30,"date":"2014-10-17T17:55:05","date_gmt":"2014-10-17T17:55:05","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.sens-public.org\/peppecavallari\/?p=30"},"modified":"2014-10-17T17:55:05","modified_gmt":"2014-10-17T17:55:05","slug":"penser-a-quelquun-ce-nest-plus-la-meme-chose","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/blog.sens-public.org\/peppecavallari\/2014\/10\/17\/penser-a-quelquun-ce-nest-plus-la-meme-chose\/","title":{"rendered":"Penser (\u00e0 quelqu&rsquo;un), ce n&rsquo;est plus la m\u00eame chose"},"content":{"rendered":"<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-size: large\">Apr\u00e8s avoir pos\u00e9 une question de lexique et de terminologie, quelques mois de silence \u00e9taient \u00e0 pr\u00e9voir. Entre temps, je n&rsquo;ai pas invent\u00e9 de n\u00e9ologismes aux \u00e9tymologies sophistiqu\u00e9es et \u00e9poustouflantes pour saisir ce que de nouveau nous pr\u00e9sente la num\u00e9risation du r\u00e9el et de ce qu&rsquo;on aurait dit irr\u00e9el. Mais je voudrais quand m\u00eame commencer \u00e0 d\u00e9grossir une r\u00e9flexion encore tout \u00e0 fait embryonnaire sur laquelle je ne me suis pas encore pench\u00e9 mais qui m&rsquo;attire irr\u00e9sistiblement. <\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-size: large\">Commen\u00e7ons par une question : qu&rsquo;est-ce que penser \u00e0 quelqu&rsquo;un\u00a0? Et bien, ma soudaine r\u00e9ponse, provisoirement simpliste, qui paraphrase un peu na\u00efvement Husserl, est que penser c&rsquo;est toujours penser \u00e0 quelque chose, et je dirais aussi, et surtout, \u00e0 quelqu&rsquo;un, quelqu&rsquo;un qui, j&rsquo;ajoute, n&rsquo;est pas l\u00e0. Sauf dans le cas o\u00f9 on utilise le verbe penser \u00e0 la place de \u00ab\u00a0faire\u00a0\u00bb pour indiquer le fait de <\/span><span style=\"font-size: large\"><i>s&rsquo;occuper d&rsquo;une chose<\/i><\/span><span style=\"font-size: large\">, au sens donc de \u00ab\u00a0l&rsquo;\u00eatre en train de penser \u00e0 faire\u00a0\u00bb, l&rsquo;objet de notre pens\u00e9e n&rsquo;est pas pr\u00e9sent, il n&rsquo;est pas \u00e0 c\u00f4t\u00e9\u00a0: il est alors l&rsquo;objet d&rsquo;une attention, soit d&rsquo;une concentration, soit d&rsquo;une \u00e9motion, d&rsquo;un acte volontaire ou involontaire, qui remplace sa pr\u00e9sence et ainsi faisant r\u00e9alise et concr\u00e9tise son absence. De plus, l&rsquo;absence d&rsquo;une chose est indispensable \u00e0 notre possibilit\u00e9 de la penser. Je pense \u00e0 l&rsquo;Italie lorsque je ne suis pas l\u00e0, je pense \u00e0 mon p\u00e8re qui est mort il y a deux ans, je pense \u00e0 moi-m\u00eame \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de 18 ans, je pense au jour o\u00f9 je pourrai rencontrer ma copine, je pense \u00e0 mon prochain cours. Soit qu&rsquo;il s&rsquo;agisse d&rsquo;un souvenir ou d&rsquo;une attente, que penser soit rem\u00e9morer ou anticiper, que ce soit la pens\u00e9e du jour d&rsquo;avant ou du jour d&rsquo;apr\u00e8s, le fait de penser implique en somme le besoin, ou tout simplement l&rsquo;envie, de fantasmer choses et personnes qui \u00e0 un certain moment nous manquent. Pourquoi nous manquent-elles\u00a0? Parce qu&rsquo;elles sont absentes, bien s\u00fbr. Qu&rsquo;est-ce qui d\u00e9termine leur absence\u00a0? L&rsquo;impossibilit\u00e9, je crois, au moins quand l&rsquo;objet de notre pens\u00e9e est une personne, de communiquer avec elle, au sens \u00e9tymologique d&rsquo;\u00ab\u00a0\u00eatre en communion\u00a0\u00bb, de partager ce moment pr\u00e9sent, en lui parlant, assez probablement, et ainsi, en parlant, de ne pas penser \u00e0 elle mais \u00ab\u00a0avec\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0\u00e0 travers\u00a0\u00bb elle. Le fait m\u00eame de ne pouvoir faire autre chose que penser \u00e0 elles nous procure une subtile souffrance.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-size: large\">Penser \u00e0 quelqu&rsquo;un implique alors que la personne qui est l&rsquo;objet de notre pens\u00e9e ne puisse pas le savoir\u00a0: on ne peut jamais deviner combien de personnes pensent \u00e0 nous \u00e0 un certain moment, deux, trois, douze&#8230; ou peut-\u00eatre aucune. Penser \u00e0 quelqu&rsquo;un signifie ne pouvoir lui dire qu&rsquo;on est en train de penser \u00e0 lui, il ne le sait pas, nous ne pouvons le d\u00e9ranger ni le tromper. C&rsquo;est pour cela que penser \u00e0 quelqu&rsquo;un, pour ainsi dire, ne co\u00fbte rien\u00a0: la pens\u00e9e n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 nous, personne ne peut la d\u00e9voiler, pas m\u00eame ceux ou celles qui sont \u00e0 nos c\u00f4t\u00e9s. Parfois nous traversent des pens\u00e9es purement innocentes, tout \u00e0 fait involontaires, qui ne nous occupent jamais trop, qui n&rsquo;arrivent pas \u00e0 interf\u00e9rer avec ce que nous sommes en train de faire ou de dire, et qui durent m\u00eame le temps de quelques secondes. On est toujours dans un flux de pens\u00e9es, les pens\u00e9es que, pour le dire avec Lacan, nous ne pensons pas mais par lesquelles nous sommes pens\u00e9s. Je peux soudainement me surprendre \u00e0 penser \u00e0 mon fr\u00e8re, par exemple, pendant que je conduis\u00a0; ou \u00e0 penser \u00e0 la journ\u00e9e d&rsquo;hier pendant que je fais la cuisine\u00a0; il peut m&rsquo;arriver, sans raison apparente, de penser \u00e0 ma copine d&rsquo;il y a cinq ans pendant que je d\u00eene avec ma copine actuelle (qui ne pourrais jamais le soup\u00e7onner, heureusement). Ces pens\u00e9es de passage nous arrivent tout comme il nous arrive de chanter d&rsquo;un moment \u00e0 l&rsquo;autre n&rsquo;importe quelle chanson ou refrain, qui tout d&rsquo;un coup affleure aux l\u00e8vres. La libert\u00e9 de penser, comme on dit, en toute libert\u00e9, nous fait garder un espace compl\u00e8tement priv\u00e9\u00a0: penser est toujours une action solitaire. Une action solitaire qui peux trouver son argument dans une chose qui n&rsquo;a rien \u00e0 voir avec le contexte pr\u00e9sent, car elle peux se permettre le luxe de ne pas \u00eatre contextualis\u00e9e et partag\u00e9e, raisonnable et coh\u00e9rente. M\u00eame dans un cort\u00e8ge fun\u00e9raire, l\u00e0 o\u00f9 on est tous ensemble r\u00e9unis dans la douleur, chacun ne peut que penser \u00e0 ses affaires\u00a0: \u00e0 son genou qui fait mal, \u00e0 des choses \u00e0 faire le lendemain, au trop de chaleur ou de froid ou \u00e0 ce qu&rsquo;il y aura \u00e0 manger \u00e0 la maison, comme nous le dit magnifiquement bien Camus. <\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-size: large\">La caract\u00e9ristique de cette solitude est d&rsquo;\u00eatre absolue, totalement absolue par rapport aux autres\u00a0: personne ne peut lire dans notre pens\u00e9e&#8230; si nous ne l&rsquo;\u00e9crivons pas\u00a0! Et nous voil\u00e0 devant la premi\u00e8re diff\u00e9rence bouleversante induite par notre pratique num\u00e9rique quotidienne, d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s bien remarqu\u00e9e par Maurizio Ferraris\u00a0(<a href=\"http:\/\/sens-public.org\/spip.php?article1104\">http:\/\/sens-public.org\/spip.php?article1104<\/a>) : ce que nous pensons est-il \u00e9crit et enregistr\u00e9, tout ce qui serait rest\u00e9 dans une vague l\u00e9g\u00e8re et insaisissable, sans aucun rapport explicite \u00e0 autrui, se transforme imm\u00e9diatement en autre chose touchant \u00e0 autrui, en engendrant ses r\u00e9actions et en cr\u00e9ant une archive \u00e0 deux.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\u00a0<span style=\"font-size: large\">Mais la communication num\u00e9rique ne se limite pas \u00e0 transcrire et \u00e0 enregistrer, c&rsquo;est beaucoup plus que cela\u00a0: nous n&rsquo;\u00e9crivons pas ce que nous aurions pens\u00e9, m\u00eame sans pouvoir l&rsquo;\u00e9crire \u00e0 quelqu&rsquo;un. Nous le pensons, nous l&rsquo;\u00e9crivons, car nous pouvons le faire, c&rsquo;est-\u00e0-dire que nous pouvons le lui dire. Nous \u00e9crivons \u00e0 quelqu&rsquo;un \u00e0 qui, tr\u00e8s probablement, nous n&rsquo;aurions pas pens\u00e9, ou si nous avions pens\u00e9 \u00e0 lui cela aurait \u00e9t\u00e9 une pens\u00e9e comme les autres, une pens\u00e9e al\u00e9atoire et insouciante. Dans le d\u00e9roulement de noms et de visages que nous proposent certaines interfaces de messagerie ou de r\u00e9seaux sociaux, nous trouvons une multitude de personnes, pr\u00e9sentes et r\u00e9elles \u00ab\u00a0sous l&rsquo;angle de l&rsquo;interface\u00a0\u00bb, comme le dit Sherry Turkle dans <\/span><span style=\"font-size: large\"><i>The life on the screen\u00a0.<\/i><\/span><span style=\"font-size: large\"> Nous sommes devant, <\/span><span style=\"font-size: large\"><i>dans <\/i><\/span><span style=\"font-size: large\">le <\/span><span style=\"font-size: large\">monde, le monde des personnes et donc le monde des pens\u00e9es possibles. Ces pens\u00e9es, qui naissent par la lecture des noms et par la vision des photos, deviennent tout de suite un texte, voire un message, dont la port\u00e9e est bien \u00e9videmment diff\u00e9rente que si elles \u00e9taient rest\u00e9es tout simplement des pens\u00e9es solitaires. On pourrait dire que nous ne pensons plus aux gens, \u00e9tant donn\u00e9 qu&rsquo;ils ne sont plus absents\u00a0: nous leur <\/span><span style=\"font-size: large\"><i>parlons<\/i><\/span><span style=\"font-size: large\">, en leur \u00e9crivant.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-size: large\">\u00c9crire \u00e0 quelqu&rsquo;un, avant le web, \u00e9tait un geste impliquant toujours un certain engagement\u00a0et certaines raisons : m\u00eame avec les courriers \u00e9lectroniques, nous n&rsquo;\u00e9crivions pas n&rsquo;importe quoi \u00e0 n&rsquo;importe qui. Un mail se justifiait avec un vrai texte, tout \u00e0 fait complet, dict\u00e9 par la n\u00e9cessit\u00e9 d&rsquo;exprimer une pens\u00e9e complexe et r\u00e9flexive qui, comme pour le contenu d&rsquo;une lettre, ne s\u2019assimilerait pas \u00e0 une conversation au t\u00e9l\u00e9phone. L&rsquo;\u00e9criture num\u00e9rique d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, l&rsquo;\u00e9criture conversationnelle et instantan\u00e9e, s&rsquo;adapte extraordinairement bien \u00e0 la fluidit\u00e9 de nos pens\u00e9es, au point qu&rsquo;elle ne se borne pas \u00e0 \u00eatre la traduction et la concr\u00e9tisation de notre espace psychique, mais qu&rsquo;elle en devient une source d&rsquo;alimentation. Le web n&rsquo;est pas seulement l&rsquo;ext\u00e9riorisation de notre espace psychique, de notre espace psychique qui serait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, car notamment les r\u00e9seaux sociaux et les services de <\/span><span style=\"font-size: large\"><i>chat<\/i><\/span><span style=\"font-size: large\"> refa\u00e7onnent l&rsquo;ampleur de notre psych\u00e9, qui est relationnelle et linguistique, y mettant beaucoup d&rsquo;arguments, de sujets, d&rsquo;<\/span><span style=\"font-size: large\"><i>objets <\/i><\/span><span style=\"font-size: large\">qui autrement ne pourraient pas en faire partie. Le reflet de cette ext\u00e9riorisation, un reflet \u00e9minemment optique qui, comme celui du miroir, devient psychique, transforme ce qui \u00e9tait un espace int\u00e9rieur en environnement\u00a0: nos pens\u00e9es nous entourent, elles sont dedans et dehors, elles ne sont plus \u00e0 nous seulement mais aussi \u00e0 la disposition de nos interlocuteurs. Toute personne, avec ses r\u00e9actions, ses questions et ses r\u00e9ponses, contribue \u00e0 les d\u00e9velopper, \u00e0 les mettre \u00e0 jour.<\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-size: large\">Tous ces \u00e9changes quotidiens se passent dans des lieux o\u00f9 nous rencontrons les autres\u00a0: le langage courant est tr\u00e8s r\u00e9v\u00e9lateur \u00e0 ce propos, ainsi lorsqu&rsquo;on dit \u00ab\u00a0\u00eatre\u00a0\u00bb sur facebook ou sur messenger, on d\u00e9voile l&rsquo;intuition d&rsquo;\u00eatre en train d&rsquo;habiter un espace, le m\u00eame espace habit\u00e9 par notre interlocuteur qui donc ne se trouve pas ailleurs par rapport \u00e0 nous. Dans cet espace, qui sous cet angle est surtout un espace de relations et de m\u00e9moire, on produit une pens\u00e9e qui ne se conclut pas en nous, mais qui continue en se nourrissant de<\/span><span style=\"font-size: large\">s<\/span><span style=\"font-size: large\"> m\u00eames <\/span><span style=\"font-size: large\">traces<\/span><span style=\"font-size: large\">, gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;\u00e9ventuelle initiative d&rsquo;autrui. De cette fa\u00e7on, la pens\u00e9e, transform\u00e9e en conversation, devient une pens\u00e9e que je ne retrouve pas telle que je l&rsquo;avais laiss\u00e9e\u00a0: quand la pens\u00e9e devient dialogue, un dialogue enregistr\u00e9, je partage avec l&rsquo;autre toute possibilit\u00e9 de sa continuation et de son arr\u00eat. <\/span><\/p>\n<p align=\"JUSTIFY\">\n<p align=\"JUSTIFY\"><span style=\"font-size: large\">Nous ne pouvons presque plus nous sentir en communion avec nous m\u00eame et les autres sans les outils num\u00e9riques, notre int\u00e9riorit\u00e9 s&rsquo;\u00e9panouit dans son extension num\u00e9rique, qui donc la rend visible et, en un certains sens, obsc\u00e8ne. Nous avons int\u00e9rioris\u00e9, <\/span><span style=\"font-size: large\"><i>introject\u00e9 <\/i><\/span><span style=\"font-size: large\">pour recourir \u00e0 une notion psychanalytique, ce qui au d\u00e9but semblait \u00eatre \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur, ce collage d&rsquo;objets qui est un collage de noms et d&rsquo;images, les noms et les images de ceux qui ainsi sont toujours <\/span><span style=\"font-size: large\"><i>en<\/i><\/span><span style=\"font-size: large\"> nous.<\/span><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s avoir pos\u00e9 une question de lexique et de terminologie, quelques mois de silence \u00e9taient \u00e0 pr\u00e9voir. Entre temps, je n&rsquo;ai pas invent\u00e9 de n\u00e9ologismes aux \u00e9tymologies sophistiqu\u00e9es et \u00e9poustouflantes pour saisir ce que de nouveau nous pr\u00e9sente la num\u00e9risation du r\u00e9el et de ce qu&rsquo;on aurait dit irr\u00e9el. 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