Marcello Vitali-Rosati est professeur au département des littératures de langue française de l'Université de Montréal.

Si l'on se préoccupait de l'achèvement des choses, on n'entreprendrait jamais rien

Culture numérique (Lyon)

ISSN 2269-577X

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Qui décide qui est humain?

2026-10-14 14:09:26.040299-04:00

Karen Barad Katherine Hayles Rosi Braidotti Carry Wolfe Pangram

Depuis toujours je dis qu'il ne faut pas s'interroger sur le rapport entre machine et humain, mais sur comment et pourquoi nous définissons l'humain. Or cette question en cache une autre qui est plus importante: qui a le droit de décider ce qu'est l'humain? Qui décide qui est humain et qui ne l'est pas?

C'est la question à la base de l'approche des Posthuman studies, bien posée notamment par Rosi Braidotti, Karren Barad, Katherine Hayles, Carry Wolfe etc.

Cette décision est depuis toujours dans les mains de "plus forts". Les puissants ont toujours décidé qui était humain: une élite face à des subalternes considérés moins humains, par exemple parce que l'élite aurait des caractéristiques "plus élévées" (intellectuelles vs corporelle, à certaine époques...), des ethnies par rapport à d'autres, un genre par rapport à un autre.

Depuis quelques années on assiste à une phénomène intéressant: les instances de pouvoir qui décident qui est humain sont en train de changer. Cela n'a aucun rapport avec "la technologie" ou "le numérique" C'est tout simplement une question d'émergence de pouvoirs forts différents. On assiste à une rédistribution du pouvoir. Typiquement les États-nations perdent du pouvoir et un petit groupe d'entreprises prend leur place.

Aujourd'hui ce sont les entreprises de la Big Tech qui ont le pouvoir et la force nécessaire pour établir qui est humain. C'est Pangram qui décide qui est humain et ce sont les mêmes entreprises qui nous proposent par ailleurs des outils pour devenir plus humain: tu passes ton texte ou ta création sur un humanizer pour la rendre humaine. On voit très bien que ce n'est pas une question de technologie: c'est une question de qui peut décider de qui est humain. OpenAI et compagnie nous disent maintenant qu'être humain signifie dévier par rapport à une certaine distribution de probabilité, ou être capable de remplir un captcha. Elles s'instituent comme les seuls qui puissent en décider: elles mettent des filigranes qu'ensuite elles sont les seules à pouvoir détecter, ou elle construisent des règles pour analyser des artefacts et dire si ils sont des productions humaines ou pas. Si vous voulez être plus humains, il faut respecter leurs définitions et leurs règles. Nous passons notre temps à essayer de correspondre à l'idée d'humain que ces entreprises nous imposent: "nous sommes en train de vérifier que vous êtes humain", nous disent désormais presque toutes les plateformes en ligne, "Cliquez ici" "cliquez là" écrivez comme ça", "dessinez comme ça", "utilisez cet outil pour savoir si vous êtes ou pas humain", "utilisez cet autre outil pour savoir si votre étudiant est humain ou pas".

L'expression "intelligence artificielle" ne désigne pas des technologies. Elle désigne tout simplement ce changement de paradigme: elle dit qui sont les décideurs, qui fait les règles.

Ce nouveau paradigme ne semble pas nous poser problème. J'ai l'impression que tout le monde le donne désormais par acquis. Personne ne se demande qui décide ce qu'est humain et sur quelles bases. On donne par acquis que c'est Pangram et OpenAI. La seule chose dont nous nous occupons c'est de mettre en place de stratégies pour rentrer dans ces règles et pour démontrer que "nous", "moi" et les autres qui font partie de mon groupe privilégié, respectons bien les règles décidées par OpenAI et passons leur test d'humanité.

Vu que nous ne voulons pas questionner ce nouveau paradigme et que nous sommes d'accord pour accepter que c'est openAI qui décide si nous sommes ou pas humains, il ne nous reste qu'acheter leurs licences pour pouvoir rester du bon côté de la frontière. Sera humain demain qui aura acheté la dernière licence de chatGPT et de Pangram. Les administrateurs de nos institutions l'ont bien compris et dépensent donc bien leur argent.

PS: ce texte a été passé par une dizaine d'humanizers, il est donc le plus humain que vous puissiez lire, demandez à Pangram et si vous n'avez pas encore acheté la licence, faites-le vite pour vous en assurer.