Navigations virtuelles

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Je propose ici une petite présentation des thématiques traitées dans mon dernier livre S'orienter dans le virtuel. Pour ceux qui n'ont pas envie de lire 250 pages (ou qui ne supportent plus le papier).

S'orienter dans le virtuel

 

Indications de route
Je vous propose un voyage, un voyage un peu particulier : un voyage dans un espace qui n’est pas structuré, un espace liquide, apparemment homogène, dont les frontières ne sont pas nettes et où se repérer est très difficile. Un voyage en mer, donc, une navigation. Nous allons naviguer ensemble dans la mer du virtuel. Virtuel : c’est un concept mystérieux comme la mer, insaisissable comme l’eau, indéfini et sans frontière comme les océans et surtout en mouvement continu, comme les vagues. Quand nous nous trouvons dans le virtuel nous ne sommes nulle part et en même temps nous sommes partout. C’est un espace fluide, mobile, difficile à identifier, à définir sur une carte : comme la mer, le virtuel relie tous les territoires sans en être un ; le virtuel déterritorialise et relie, le virtuel est l’élément suprême de connexion.
Nous naviguerons donc ensemble dans le virtuel, comme on navigue sur Internet et comme on navigue sur la mer. Quelle est la destination de cette navigation ? Vers quel port sommes-nous en train d’aller ? Il doit bien évidemment y en avoir un : celui de la compréhension d’une notion complexe et pourtant galvaudée, utilisée dans plusieurs domaines différents, à propos et mal à propos, dans la bouche de tout le monde et en même temps sans définition précise. Mais cette objectif n’est pas notre but principal : ou mieux, le sens de la navigation n’est pas et ne doit pas être d’abord celui d’amener quelque part, mais celui de naviguer. Nous allons naviguer ensemble pour apprendre à naviguer. C’est notre chemin, au fur et à mesure que nous le parcourrons, qui nous intéresse, c’est le fait de naviguer qui nous fera enfin nous sentir à l’aise dans cette notion si perturbante.
Nous sommes donc comme le marin au milieu de la mer, sans aucun repère ; nous ne pouvons décider de notre route ; pour parcourir le virtuel, il faut d’abord pouvoir s’orienter : trouver l’orient, un point fixe à partir duquel dessiner une cartographie de cette notion.
Le premier problème auquel il faut faire face lorsque l’on débarque dans le virtuel est donc que ce mot a une valeur sémantique très large et des significations souvent contradictoires. On peut repérer deux significations principales du mot : la première est née dans le domaine purement philosophique et l’autre dans le champ de la physique et notamment de l’optique.

Le virtuel philosophique
Commençons par analyser ces deux significations pour poser des balises dans notre périmètre de navigation. Le mot « virtuel » dérive d’une traduction latine du mot grec dunaton. Selon la définition d’Aristote, dunaton signifie, en premier lieu, ce qui a un principe de mouvement. Le philosophe grec fait l’exemple de l’homme qui a la capacité de construire : il a une force qui lui permet de produire du mouvement, c’est-à-dire de construire. Aristote insiste sur la qualité de cette capacité pour faire comprendre qu’elle peut être plus ou moins concrète. N’importe qui, en principe, peut construire une maison, mais cette possibilité a un sens totalement différent si l’on est en train de parler d’un architecte ou d’un homme qui ne l’est pas et qui n’a jamais rien construit.
Mais dunaton est aussi, tout simplement, ce qui n’est pas nécessairement faux. Cette définition nous renvoie à l’idée de possible. Une chose est possible quand rien ne l’empêche.
On comprend bien les enjeux de la définition du dunaton chez Aristote. Il s’agit de s’interroger sur le degré de réalité de cette notion et chaque définition saisit un dunaton différent en degré de réalité. La définition purement logique, décrit le dunaton comme un concept très abstrait. Dire que tout ce qui n’est pas nécessairement faux est dunaton, possible, ne nous dit pas grand chose sur les conditions et les probabilités de réalisation, de ce possible. En d’autres termes c’est une définition très vague et qui oppose le dunaton au réel : réel est ce qui existe, possible est ce qui n’existe pas mais pourrait – on ne sait pas trop comment ni pourquoi – exister.
Dans l’histoire de la pensée, la différence terminologique entre les deux acceptions de dunaton apparaît pour la première fois au Moyen-Âge, quand les philosophes cherchent à traduire en latin le mot grec. Souvent, en latin, il a été choisi de traduire dunaton par possibilis. Mais outre possibilis, on trouve parfois un autre mot pour exprimer dunaton : virtualis, l’ancêtre du virtuel. Virtualis est un mot qui met l’accent sur la signification la plus concrète de dunaton. Rien d’abstrait, donc, mais une force qui est à la base du mouvement du réel. Un exemple de l’emploi de virtualis peut nous aider à mieux comprendre ce caractère concret du concept.
Thomas d’Aquin l’utilise dans la Summa : Prima Pars, Questio 4 article 2. Il y explique que la création est virtuellement en Dieu : en Dieu, on peut donc retrouver la perfection de toutes choses. L’exemple de la virtualité de Dieu est éclairant : Dieu est plus réel que la création, puisque Dieu est parfait et donc jouit du plus haut degré de réalité. La création virtuelle est donc plus réelle que la création actuelle.
On peut arriver ainsi à donner la définition philosophique de virtuel : le virtuel est la force qui détermine le mouvement du réel, il est donc tout à fait réel.
On se rapproche ici de la définition que de virtuel donne Gilles Deleuze qui remarque que le virtuel est un aspect du réel et qu’il ne s’oppose pas au réel mais à l’actuel. Deleuze propose donc un carré conceptuel formé par possible-réel d’une part et virtuel-actuel de l’autre. Le possible est un non-réel qui peut se réaliser, le virtuel est une part de la réalité qui peut s’actualiser.
Je crois qu’il serait plus juste de renverser le carré deleuzien et de parler plutôt de réel-possible et virtuel-actuel. Le virtuel est réel ; le possible n’est rien d’autre qu’une abstraction du réel, c’est-à-dire, le possible est tout simplement le réel moins l’existence, un réel qui n’existe pas. Et, symétriquement l’actuel est une abstraction du virtuel : c’est le virtuel moins le mouvement ; mais puisque le réel est en mouvement continu, l’actuel ne lui ressemble pas. Le réel est virtuel et jamais actuel. L’actuel serait comme un arrêt sur image : une représentation statique et abstraite de réel.

Les virtuels de la physique
Selon sa signification philosophique, le virtuel n’a donc rien d’irréel. Mais ceci ne rend pas compte de notre ressenti face à ce concept. Quand on parle de virtuel, on pense tout de suite à quelque chose de fictif, d’illusoire ou au moins de simulé. Cette idée dérive d’un emploi du concept dans le domaine de la physique.
Dans l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1757) existe déjà une définition du mot virtuel dont le sens n’est alors pas directement lié à la signification philosophique :
Lorsque les rayons réfléchis ou rompus sont divergents, mais de manière que ces rayons prolongés iraient se réunir, soit exactement, soit physiquement, en un même point, ce point est appelé foyer virtuel ou imaginaire.
Quand on a affaire, par exemple, à un objet se reflétant dans un miroir, l’image que l’on voit semble être un objet situé derrière le miroir. Le point où convergent les rayons divergents provenant du miroir semble être le point où se trouve l’objet dont émanent les rayons arrivant à notre œil. Ce point, en réalité, n’existe pas : les rayons sont réfléchis par le miroir et l’objet se trouve du côté opposé. Le foyer virtuel est donc le point d’où les rayons divergents semblent émaner mais, en vérité, n’émanent pas. Le mot virtuel est de cette manière assimilé à quelque chose d’imaginaire, de fictif. Le foyer virtuel ainsi défini n’est qu’une illusion : il n’existe pas.
Dans son sens optique, donc, le virtuel s’oppose clairement à la réalité. Cette opposition souligne l’aspect matériel et concret de la réalité, mis en tension avec l’aspect immatériel et abstrait du virtuel : la réalité est ce que nous pouvons toucher, le virtuel est une illusion intangible.
Les physiciens ont changé le concept de virtuel et l’on tiré vers une signification différente. Le foyer virtuel peut en effet être considéré comme une cause qui produit l’image. Mais ce n’est qu’une cause idéale, à savoir une cause imaginaire qui a une valeur exclusivement explicative : pour comprendre comment l’image se constitue, nous imaginons qu’il y a quelque chose derrière le miroir.
Voilà donc deux significations bien différentes de virtuel :
1.    Une signification philosophique : il est la force dynamique qui caractérise le réel en tant que mouvement.
2.    Une signification physique : il est une cause idéale qui s’oppose à la réalité en tant qu’illusion qui représente la réalité.
À cette double signification s’ajoute une autre ambiguïté, déjà présente dans la définition d’Aristote de dunaton : le virtuel, nous avons dit, est une force dynamique qui produit le mouvement ; or, la même force qui produit un mouvement peut aussi déterminer la résistance à ce mouvement, à savoir la cristallisation du flux du réel en une structure figée. C’est l’action du virtuel en tant que pouvoir.
Le virtuel est donc un concept multiforme et varié. Il peut être l’élan dynamique du réel comme l’arrêt de cet élan, il peut être ce qui caractérise le réel en tant que tel ou bien il peut s’opposer au réel. À chaque fois que nous utilisons ce mot, nous devrons nous demander en quel sens l’utiliser : c’est un choix libre, c’est souvent un choix politique. Selon notre manière d’interpréter, nous changeons notre position face aux enjeux politiques et sociaux des nouvelles technologies.

L’ambigüité du virtuel
Penser le virtuel est donc avant tout une responsabilité politique.
Le sens politique des identités virtuelles, des communautés virtuelles, de la réalité virtuelle sera toujours affecté par une ambiguïté de fond : la virtualité de ces technologies sera d’une part une ouverture à de nouvelles possibilités de liberté et d’autre part une clôture, celle du contrôle et de la gestion des individus par un pouvoir centralisé.
En quoi ces outils augmentent-ils notre liberté, en quoi créent-ils une dépendance ?  Quels sont les nouvelles technologies du pouvoir dans le domaine des nouvelles technologies ?  Et finalement : faut-il « résister » au virtuel ? Une navigation dans le virtuel devrait essayer de donner une réponse à ces questions et rendre donc les équipiers capables de s’orienter dans le virtuel, de se repérer dans le monde fluide et égarant généré par cette notion.
Nous pouvons ainsi lister ce que nous préconisons pour le marin qui désire s’aventurer dans la mer du virtuel. En premier lieu, il faut tenir compte des différentes significations du concept. Toute analyse de la notion de virtuel doit démarrer d’un préalable questionnement sur la conception de la réalité. Différentes idées du réel impliquent différents enjeux liés au virtuel. Dans le domaine des nouvelles technologies, la notion de virtuel peut être comprise de plusieurs manières : le chercheur devra essayer d’établir dans laquelle de ses acceptions le concept de virtuel aide à cerner ce nouveau domaine. En second lieu, il faudra toujours se rappeler que ce concept est affecté par une ambiguïté constitutive : entre liberté et contrôle, entre mouvement et immobilité.
C’est seulement à partir de cette ambiguïté qu’il sera possible de penser les enjeux politiques du virtuel.
Dans le domaine technologique, la force cristallisante du virtuel implique une série de limites à la liberté. Résumons-les en quelques points: en premier lieu c’est la structure technique centralisée d’Internet qui détermine la traçabilité de toutes les actions et donc la possibilité du contrôle et de la surveillance. En deuxième lieu le code informatique, écrit et géré par un nombre très limité de personne, façonne, structure et limite les possibilités d’action : en quelque sorte la machine dépossède l’usager de ses actes. En troisième lieu, sur le web, la surabondance d’informations détermine un égarement et un facile détournement des contenus par ceux qui possèdent les moyens techniques et économiques de produire l’information. Finalement, la médiation technique se fait de plus en plus transparente, ce qui implique que l’usager en est de moins en moins conscient et peut être pris au piège d’un outil qu’il ne voit plus.
Nous sommes obligés de constater que ces limitations sont d’autant plus fortes que l’ouverture opérée par le virtuel semble importante : plus il y a de virtualité, plus il y a d’ouverture, plus il y a de possibilité de contrôle et de surveillance. Les nouvelles technologies ne sont pas l’unique domaine où se montre l’action du virtuel, mais elles représentent tout de même l’espace où cette action est la plus évidente et frappante.
On pourrait donc très vite être tenté par une critique des TIC pessimiste et radicale : elles ont produit une société du contrôle où la liberté est de plus en plus mise en danger. Le pouvoir du virtuel mène rapidement à une standardisation et un aplatissement des conduites : il produit une foule homogène dont les conduites sont gérées par les détenteurs des moyens technologiques.
Cette attitude n’a aucun intérêt politique pour une raison fondamentale : l’ambiguïté du virtuel. C’est ce que les TIC apportent dans le sens d’une ouverture qui détermine leur valeur de fermeture, de contrôle et de surveillance. Penser que la destruction des TIC nous libérera est absurde, non pas parce qu’on ne peut pas revenir en arrière – cela reviendrait à accuser cette position d’utopisme (ce qui n’est pas forcément un défaut) – mais parce que tout mécanisme de libération en tant que virtualité a en soit le contrecoup donné par sa cristallisation.
Sommes-nous donc condamnés à subir le pouvoir centralisé des TIC ? Non : nous sommes appelés à en détruire les cristallisations. Nos pratiques peuvent être des pratiques de résistance et de libération si elles visent à ouvrir ce qui a été cristallisé par le pouvoir du virtuel et à le réinsérer dans la dynamique du virtuel comme mouvement du réel. Sachant que chaque action d’ouverture est destinée, au final, à être cristallisée, actualisée et donc à s’instituer comme pouvoir.
Les pratiques de résistance devraient commencer par des tentatives d’ouverture du réseau à des outils techniques autres qu’Internet. Créer d’autres réseaux nous permettra d’échanger des données au delà d’Internet. Une expérience dans cette direction a été faite par le laboratoire informatique FreakNet qui a développé Netsukuku, un système d’échange de données alternatif. Se libérer de la dépendance d’Internet permettrait déjà une première mise en échec de la centralisation des informations.
En deuxième lieu, c’est la connaissance du code informatique qui peut permettre d’élargir la liberté d’action. Plus on connaît le code, moins nos actions sont déterminées. Tout changement important de pratiques, d’usages, de contenus implique un mouvement difficile à intégrer par la cristallisation du pouvoir et peut donc être considéré comme une forme de résistance.
Bien sûr toutes ces actions d’ouverture risquent de déterminer un égarement majeur: une situation dans laquelle nous ne sommes plus en mesure de juger des enjeux de nos actions et où toute action devient par conséquent indifférente. C’est pour combattre cet égarement qu’une réflexion construisant de façon renouvelée une cartographie du virtuel est nécessaire. Cette cartographie sera évidemment une cristallisation de quelque chose en mouvement, elle sera une transformation de la dynamique en immobilité et devra donc être défaite. Mais cela nous aura orientés.

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