
Marcello Vitali-Rosati est professeur au département des littératures de langue française de l'Université de Montréal.
Si l'on se préoccupait de l'achèvement des choses, on n'entreprendrait jamais rien
2026-09-16 14:23:54.856074-04:00
IA Déclarations d'utilisation de l'IA Alexia Schneider petites mains Caroline Muller Brian Frye Margot Mellet
Je suis de plus en plus découragé par le discours ambiant sur ce qu'on appelle, hélas, "IA". En particulier, je voudrais dire quelques mots sur la stupidité bienpensante des "déclarations d'utilisation de l'IA". On en trouve partout, les universités, les revues, etc. (juste pour faire quelques exemples: Udem, Laval ou cet outil pour déclarer l'usage de l'IA dans la recherche scientifique).
L'idée mise en avant est celle de la transparence et l'honnêteté intellectuelle. Soyez gentils, reconnaissez votre vraie valeur et ne prenez pas le mérite de ce que vous n'avez pas fait. On a l'impression de lire un livre moral pour enfant du début du siècle passé -- sauf que, souvent, dans ces livres, comme Pinocchio, par exemple, il y a un second degré et, en réalité, on se moque du précepte qu'on donne.
Transparence et honnêteté? Ce ne sont que deux énormes mensonges.
Transparence sur quoi? Que faut-il dire et que faut-il taire? Quand on écrit un texte, on cache presque tout ce qui concerne les mécanismes de sa production. Il serait en effet impossible de tout dire. Je ne pourrais pas citer l'ensemble des personnes qui ont contribué, par exemple, à me faire développer les idées qui sont ici. Je suis en train de me servir de choses que j'ai lues, de conversations que j'ai eues avec des ami.es, des collègues, des étudiant.es... Je n'ai aucune idée de l'ensemble de choses et personnes qui contribuent à l'émergence de ces phrases. Être exhaustif est donc impossible. Que fais-je donc quand je décide quoi déclarer, de qui parler? Cette décision est un choix. On choisit à quoi attribuer de la valeur symbolique et donc du crédit intellectuel. Si je dis, par exemple, que des discussions avec ma doctorante Alexia Schneider ont eu une grande importance pour l'écriture de ce billet de blog, je suis en train de décider qu'Alexia mérite que je lui donne un crédit. Il est vrai: Alexia a été à l'origine de ce billet, c'est elle qui a soulevé la question hier au labo. Mais elle est une des centaines de personnes qui ont un rôle important dans ce que je dis. Pourquoi décidé-je de parler d'elle plutôt que, par exemple, d'une personne qui relirait ce billet pour faire des corrections? Souvent, ce n'est pas le cas pour ce billet, mais souvent, je me fais relire. La relecture est essentielle pour l'émergence et la stabilisation des idées que mon texte propose. La discussion avec la personne qui relit est une partie fondamentale du processus de production du discours. Ce n'est pas la "forme", c'est le fond qui est en jeu. Mais, la correction n'est pas associée à une grande valeur symbolique, donc je ne cite pas cette personne (j'ai utilisé Antidote pour me corriger, devrais-je le déclarer? suis je "transparent si je ne le fais pas?). Je cite celles et ceux qui ont déjà une reconnaissance symbolique. Je ne cite pas tout ce qui n'a pas déjà de reconnaissance symbolique. Je ne cite pas les "petites mains" (pour utiliser l'expression de Margot Mellet). On cite non pas pour être transparent, mais pour rendre hommage à une autorité reconnue comme telle. On cite pour reconnaître le pouvoir en place. On cite plus volontiers un grand prof qu'un jeune chercheur (et encore moins une jeune chercheuse). La transparence est toujours l'excuse utilisée pour s'inscrire dans le système de pouvoir en place. Et la valeur symbolique qu'on attribue à une chose (par exemple: la capacité d'écrire bien une phrase comparée à celle de corriger une coquille) ne dépend pas vraiment de la tâche en soi, mais de qui la réalise. Si la personne qui réalise une tâche est une subalterne, la tâche est disqualifiée automatiquement donc pas la peine d'en parler.
L'honnêteté? Encore un autre mensonge. Si vous prenez une pomme parce que vous avez faim, vous êtes un voleur. Si vous ne payez pas vos employés en leur volant leur travail, vous êtes un habile PDG. Même chose avec l'honnêteté intellectuelle. On prétend qu'un.e étudiant.e cite ses sources dans un devoir d'école, mais, si un grand politicien fait écrire un livre entier, qu'il signe, à un gosthwriter, on considère ça normal. L'auteur sera le grand politicien. L'honnêteté intellectuelle est le dispositif qui nous permet de faire la différence entre élite et subalternes.
Toute cette préoccupation pour les "déclarations responsables" ne démontre que notre envie de garder bien en place les dispositifs de pouvoir qui nous permettent de distinguer "l'excellence universitaire", les "grands auteurs", les "grands génies", du reste du pauvre monde. Les grands chercheurs qu'il faut financer, à qui il faut donner des prix -- et des primes de productivité -- de tous les autres qui bossent dans l'ombre comme des malades et dont 'il ne faut surtout pas reconnaître l'existence (c'est presque indécent de le faire, comme si on montrait des trucs sales). (Référence intéressante: les travaux de Caroline Muller sur les pratiques discrètes de la recherche, qu'on ne dévoile surtout pas).
Si on se préoccupait vraiment d'être honnête, il faudrait d'abord mettre en place des systèmes pour reconsidérer les rôles joués par les différents acteurs, humains ou pas, dans la production de la pensée: il faudrait déclarer qu'on utilise Word -- ou vim... -- un correcteur orthographique plutôt qu'un autre, un serveur plutôt qu'un autre, un type de papier, une certaine chaîne de production, imprimeurs, papiers, personnes qui entretiennent les locaux et les infrastructures qui rendent la recherche et la pensée possible, etc. Mais la vérité est que nous en foutons royalement de "reconnaître les crédits": on ne veut que stabiliser les grandes structures hiérarchiques en place.
Et dans ces infrastructures, maintenant, il y a les GAFAM. Oh, qu'elles sont intelligentes! Oh qu'elles sont bien! Oh quelle partie importante qu'elles ont dans notre vie. Citons-les, créditons-les -- et ne parlons surtout pas du travail des femmes de ménage! (Et j'entends déjà le contre-argument débile: mais la femme de ménage n'a pas contribué à ma pensée géniale! Oui, justement parce qu'on t'a appris à ne pas donner de crédit aux subalternes, on t'a appris à l'ignorer, à la mettre entre parenthèse, à ne pas voir que, sans elle, tu ne pourrai alligner un mot après l'autre.)
Et, évidemment, cela nous permettra aussi de décider qui entre nous a plus de mérites: le grand chercheur, comme il n'a jamais cité ses étudiant.es, il ne parlera pas de ses petites dirty practices d'usage d'outil (comme le dit Alexia: chacun a l'impression de faire un bon usage de l'IA). On juge sur la base d'affirmations de pouvoir: moi, je suis intelligent et bon et excellent et donc je fais un bon usage de l'IA et donc mes textes ont de la valeur. L'étudiant.e, qui a aussi le devoir de bien citer son prof quand iel écrit, a juste copié-collé un texte et donc on peut donner à son travail moins d'importance. Nous sommes contents, les hiérarchies ont bien été conservées.
Ce sont toujours les mêmes logiques, celles qu'on retrouvait aussi dans les règles éthiques contre le plagiat (plagiat dont, il y a quelques années, je faisais justement un éloge -- autre référence intéressante, les travaux de Brian Frye sur le plagiat).
Vive les puissants, à bas les subalternes. Voilà notre éthique pour un usage "responsable" de l'IA.
P.S. Entretemps, les mêmes universités qui nous demandent de déclarer l'usage de l'IA dépensent d'énormes sommes d'argent pour payer des licences à des compagnies privées, pour être "à la pointe"... N'utilisez pas l'IA mal (comme le font les subalternes qui doivent donc déclarer leur crime de voleurs de pommes), utilisez-la bien (en demandant à Consensus de faire votre état de l'art, sans surtout pas le déclarer, car vous êtes un chercheur génial et très productif et vous méritez votre salaire et même une bonne petite prime).