Marcello Vitali-Rosati est professeur au département des littératures de langue française de l'Université de Montréal.

Si l'on se préoccupait de l'achèvement des choses, on n'entreprendrait jamais rien

Culture numérique (Lyon)

ISSN 2269-577X

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Affaire Orélien. Et si chatGPT était une chatte?

2026-10-03 09:54:57.661020-04:00

IA Clara Grometto Thélyson Orélien

Tout d'abord, je commence par créditer les personnes - vu qu'on aime tellement créditer les entreprises commerciales et cacher le travail des gens...

Cette réflexion/provocation naît d'une présentation de Clara Grometto au colloque Édition comme données. Voici ses diapositives.


Clara montrait dans sa présentation la définition du mot "correcteur" donnée par le TLFi:

c) TYPOGR. Ouvrier spécialisé qui, dans une imprimerie, est chargé de lire et de corriger les épreuves. Les correcteurs ont deux maladies, les majuscules et les virgules, deux détails qui défigurent ou coupent le vers (HUGO, Corresp., 1859, p. 298). Rem. 1. a) D'après la fonction, on distingue du correcteur qui révise les épreuves d'un journal le correcteur de labeur qui révise celles d'un ouvrage. b) D'après la hiérarchie on distingue les correcteurs en première (première épreuve), les correcteurs en second (ou en bon à tirer), les correcteurs en tierce (après la mise sous presse). 2. "Le correcteur femme existe aussi; mais cette espèce, du reste très rare", travaille non pas dans l'atelier typographique, mais "au bureau du patron ou du prote" (d'apr. BOUTMY, Typogr. paris., 1874, p. 29). Sainte-Beuve dans la salle à manger, en famille, avec son secrétaire Troubat, sa correctrice d'épreuves, sa maîtresse (GONCOURT, Journal, 1867, p. 365).

Donc: si le correcteur est un homme, il fait un travail sérieux et important. Si c'est une femme non, son travail relève de la trivialité. La citation de Goncourt tombe vraiment à pic: correctrice, secrétaire, maîtresse...

Intéressant: c'est le même travail, mais selon qui le fait et où -- maison ou imprimerie -- sa valeur symbolique et son importance changent.

D'où ma question: est-ce qu'on aurait été aussi scandalisé si chatGPT avait été une femme? ChatteGPT... une copine d'Orélien qui comme toutes les correctrices, réviseuses -- et muses -- travaille dans l'ombre sans besoin d'être créditée. On ne les crédite jamais.

Personne n'aurait bronché.

La question n'est donc pas si Orélien a utilisé l'"IA" (ça veut rien dire, en plus: quel usage, de quel outil, dans quel contexte, avec quel processus...).

La question est de savoir pourquoi nous considérons que les quelques outils de trois ou quatre entreprises privées -- et seulement ces outils là -- ont un genre masculin. Autrement dit, pourquoi dans notre vision du monde sexiste et élitiste nous accordons à certains outils (très peu, et tous propriétaires et dans les mains d'énormes entreprises) une immense valeur symbolique -- en les assimilant à tout ce qui est en haut de nos stupides pyramides hiérarchiques: les hommes, les penseurs, les auteurs, les idées désincarnées etc. ?

Et pourquoi, en même temps, d'autres outils et technologies (les traitement de texte, les outils de révision et correction -- basés eux aussi sur des LLMs et sur des prompts, même si cachés -- les formats...) sont assimilés à quelque chose qui se trouve en bas: des femmes qui travaillent à la maison?

Par exemple: si Boréal avait passé le texte sur Antidote. Que penseriez-vous? La fonctionnalité "reformulation" d'Antidote est basée sur un LLM avec des prompts cachés. Dans l'interface vous ne le voyez pas, mais c'est exactement comme si vous mettiez un texte sur chatGPT et vous lui demandiez de vous proposer des reformulations. Mais là il s'agit d'un travail de correctrice, n'est-ce pas?

Je propose à Orélien donc d'avouer qu'il a utilisé l'"IA". Il faut par contre qu'il précise qu'il ne s'agissait pas de chatGPT, mais de chatteGPT.

Tout va bien dans ce cas, le grand auteur reste un grand auteur. Il a juste délégué à des subalternes (j'ai écrit à ce sujet) le salle travail trivial -- qu'il est toujours inutile de mentionner et de créditer.

PS Si vous voulez lire quelque chose d'intéressant sur Orélien, je vous conseille l'analyse stylistique de Thierry Crouzet

PS2 ou encore ce beau billet du Père Duchesne