Ce qui pourrait être autrement: science et pouvoir

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Nous, révolutionnaires-anarchistes, défenseurs de l’instruction générale du peuple, de son émancipation et du développement le plus large de la vie sociale et, par là même, ennemis de l’État et de toute gestion étatique, nous prétendons, contrairement aux métaphysiciens, positivistes, savants ou non, prosternés aux pieds de la déesse Science, que la vie naturelle et sociale précède toujours la pensée, qui n’en est qu’une des fonctions, mais jamais le résultat; que cette vie se développe en partant de ses profondeurs insondables, par une succession de faits différents les uns des autres et non de réflexes abstraits et que ces faits, toujours engendrés par elle sans qu’elle soit jamais engendrée par eux, ne font qu’indiquer, telles des bornes kilométriques, la direction et les différentes phases de sa propre évolution naturelle.

Conformément à cette conviction, non seulement nous n’avons pas l’intention ni la moindre envie d’imposer à notre peuple ou à tout autre peuple étranger d’idéal quel qu’il soit, de système social tiré de brochures ou imaginé par nous; mais persuadés que les masses prolétaires recèlent dans leurs instincts, plus ou moins développés par l’histoire, dans leurs besoins quotidiens et leurs aspirations conscientes ou inconscientes, tous les éléments de leur future organisation harmonieuse, nous recherchons cet idéal dans le peuple lui-même; et comme tout pouvoir d’État, tout gouvernement, placé par sa nature et sa position en dehors ou au-dessus du peuple, doit nécessairement s’efforcer de soumettre ce dernier à des règles et à des objectifs qui lui sont étrangers, nous nous déclarons ennemis de tout pouvoir d’État, de tout gouvernement, ennemis du système étatique en général; et nous pensons que le peuple ne pourra être heureux et libre que lorsque, s’organisant de bas en haut, au moyen d’associations autonomes et entièrement libres, en dehors de toute tutelle officielle, mais nullement en dehors d’influences diverses et libres dans une égale mesure d’individualités et de partis, il créera lui-même sa vie.

Mikhail Bakunin, Étatisme et anarchie

Il y a quelque chose de très beau et de très vrai dans ce passage d’Étatisme et anarchie. Le premier paragraphe de la citation nous projette à l’arrière dans le temps et exprime toute la passion de la controverse autour du positivisme et de la possibilité de réduire la “vie” à la matière. C’est drôle de penser qu’un anarchiste puisse être anti-réductionniste. Il y a presque quelque chose de religieux dans l’élan avec lequel Bakunin défend la vie contre la pensée. Je suis, pour ma part, un réductionniste convaincu: je ne crois pas que la “vie” soit autre que ce que la science peut décrire et je ne crois pas non plus que la “vie” excède la pensée.

Mais au delà de l’antiréductionnisme, il y a quelque chose qui reste vrai dans l’attaque de Bakunin: le fait qu’il ne faut pas utiliser la science pour forcer le monde à correspondre à une théorie. Dans ce cas, la théorie devient une violence. Ce que Bakunin avait bien vu, avec un siècle d’avance sur des penseurs contemporains tels que Foucault, est que la vérité scientifique, quand elle s’impose comme modèle unique, est une production du pouvoir. Ce qu’attaque Bakunin c’est la réduction à l’unité d’une théorie, d’une vision qui n’accepte pas la multiplicité intrinsèque du réel.

La complexité et la pluralité du réel impliquent qu’on ne peut essayer de le dominer, il faut le laisser s’exprimer. Il s’organise de façon organique. L’organisation libre, n’est pas sans influences externes, elle fait partie d’une dynamique complexe, elle se fonde sur des relations complexes qui ne peuvent pas être réduites à un système de cause-effet. Pas de simplifications possibles: l’ensemble des équilibres et des conditions conte.

Bakunin serait probablement content de découvrir la physique quantique et sa mise en question du modèle newtonian du rapport cause-effet.

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