Ce qui pourrait être autrement: pensée et violences

anthropocentrisme, hard problem of consciousness, pensée, Frank Jackson, Alan Turing, John Searle

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It is usual to have the polite convention that everyone thinks

Alan Turing, Computing machinery and intelligence

Depuis que je l’ai relue il y a quelques jours - et mise en conclusion d’un billet - cette phrase me hante. Car elle dit une vérité profonde dans son ironie: de fait nous ne pensons pas que tout le monde pense. La pensée est une arme qui sert pour diviser et hiérarchiser: d’un côté ceux qui pensent (je n’utilise pas la forme inclusive ici pour une raison), de l’autre tout le reste - le reste des choses.

Racisme, sexisme, nationalismes, tous les pires “ismes” de l’histoire - et du présent - se servent de la pensée comme argument, excuse. Les hommes savent penser, pas les femmes. Cette “race” sait penser, pas cette autre. Nous on pense, pas eux. Les animaux, les plantes, les objets, l’environnement, la terre… et les chinois - n’est-ce pas cela que dit finalement l’expérience de la chambre chinoise? Évidemment ce n’était pas la volonté de Searle, mais concrètement c’est cela que le Gedankexperiment révèle: l’autre est incompréhensible et donc je peux avoir des doutes sur le fait qu’il pense comme moi et puis, qu’il pense tout court. Et finalement ce doute m’arrange, car la pensée c’est tellement bien, elle est tellement noble, digne, haute, élevée… Et c’est moi qui la possède. Moi et moi seulement - car je peux douter que toi t’en ai une, j’en sais rien, moi, peut-être que tu n’es qu’un algorithme en train de manipuler des symboles sans rien comprendre, sans avoir cette illumination géniale que j’ai moi alors que je comprends.

Je crois que les êtres humains ne sont pas ceux qui pensent, mais au contraire qu’on utilise la pensée comme excuse pour cristalliser des définitions de l’humain qui ne peuvent qu’être violentes et exclusives.

Et le hard problem of consciousness est un déguisement philosophique de cette démarche douteuse.

Et donc la fameuse histoire de Mary…

Mary is a brilliant scientist who is, for whatever reason, forced to investigate the world from a black and white room via a black and white television monitor. She specialises in the neurophysiology of vision and acquires, let us suppose, all the physical information there is to obtain about what goes on when we see ripe tomatoes, or the sky, and use terms like ‘red,’ ‘blue,’ and so on. She discovers, for example, just which wave-length combinations from the sky stimulate the retina, and exactly how this produces via the central nervous system the contraction of the vocal chords and expulsion of air from the lungs that results in the uttering of the sentence ‘The sky is blue.’ (It can hardly be denied that it is in principle possible to obtain all this physical information from black and white television, otherwise the Open University would of necessity need to use colour television.) What will happen when Mary is released from her black and white room or is given a colour television monitor? Will she learn anything or not? It seems just obvious that she will learn something about the world and our visual experience of it. But then it is inescapable that her previous know- ledge was incomplete. But she had all the physical information. Ergo there is more to have than that, and Physicalism is false. (Jackson 1982, 130)

Pour moi la réponse est claire: non, elle n’apprendra rien de nouveau. Ce “nouveau” est juste l’affirmation d’une supériorité, ou plutôt d’une suprématie1.

  1. Je suis conscient que je mélange beaucoup de choses ici: conscience, syntaxe vs. sémantique, pensée humaine ou non humaine, réductionnisme etc. Ces sujets sont cependant liés et je crois qu’il y a très peu de discours anti-réductionnistes sincèrement panpsychistes et non anthropocentristes. 

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