{"id":78,"date":"2016-03-14T09:29:40","date_gmt":"2016-03-14T09:29:40","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.sens-public.org\/maram\/?p=78"},"modified":"2020-02-14T08:25:51","modified_gmt":"2020-02-14T08:25:51","slug":"la-revolution-tunisienne-racontee-par-tahar-ben-jelloun","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/blog.sens-public.org\/maram\/la-revolution-tunisienne-racontee-par-tahar-ben-jelloun\/","title":{"rendered":"La r\u00e9volution tunisienne racont\u00e9e par Tahar Ben Jelloun"},"content":{"rendered":"<h1 style=\"text-align: center\"><\/h1>\n<h1 style=\"text-align: center\"><strong>Par le feu<\/strong><\/h1>\n<h4><strong>Tahar Ben Jelloun\u00a0<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019\u00e9crivain marocain Tahar Ben Jelloun est n\u00e9 en 1944 \u00e0 F\u00e8s au Maroc o\u00f9 il a \u00e9tudi\u00e9 et puis enseign\u00e9 la philosophie. Mais, en 1971 il a d\u00fb partir en France suite \u00e0 la mise en \u0153uvre du processus d\u2019arabisation<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\">[1]<\/a> de l&rsquo;enseignement car il n\u2019\u00e9tait pas form\u00e9 pour la p\u00e9dagogie en arabe. Il s&rsquo;est install\u00e9 \u00e0 Paris pour poursuivre des \u00e9tudes de psychologie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00c0 partir de 1972, il a \u00e9crit de nombreux articles pour <em>Le Monde<\/em>. En 1975, il a obtenu un doctorat de psychiatrie sociale. Son exp\u00e9rience de psychoth\u00e9rapeute lui a servi de source d\u2019inspiration pour sa cr\u00e9ation litt\u00e9raire, en 1976, il a notamment publi\u00e9 <em>La R\u00e9clusion solitaire <\/em>dans lequel il peint le portrait psychosocial d\u2019un immigr\u00e9 face \u00e0 la mis\u00e8re sociale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">En 1985, il a publi\u00e9 le roman qui l\u2019a rendu c\u00e9l\u00e8bre\u00a0: <em>L&rsquo;Enfant de <\/em>sable\u00a0: \u00e9tude psychologique d\u2019une jeune femme, nomm\u00e9 Ahmed, qui est \u00e9lev\u00e9e en tant que gar\u00e7on parce que ses parents manquent d\u2019un h\u00e9ritier masculin. En 1987, il a obtenu le prix Goncourt pour la suite de ce roman\u00a0: <em>La Nuit sacr\u00e9e.<\/em> Mais son \u0153uvre ne se limite pas \u00e0 des textes litt\u00e9raires. Il a publi\u00e9 plusieurs ouvrages p\u00e9dagogiques, tels que <em>Le Racisme expliqu\u00e9 \u00e0 ma fille <\/em>(1998), ou l<em>&lsquo;Islam expliqu\u00e9 aux enfants<\/em> (2002), et il intervient r\u00e9guli\u00e8rement dans des \u00e9coles et universit\u00e9s marocaines, fran\u00e7aises et europ\u00e9ennes. Actuellement, il vit avec sa famille \u00e0 Tanger.<!--more--><\/p>\n<p>Certains de ses livres ont eu un succ\u00e8s international et ont franchis les fronti\u00e8res de plusieurs pays\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li style=\"text-align: justify\"><em>L&rsquo;Enfant de sable<\/em> (Seuil, 1985) et <em>La Nuit sacr\u00e9e<\/em> Prix Goncourt 1987, ne sont pas seulement traduits en arabe et en anglais, mais en quarante-trois langues au total, dont l&rsquo;indon\u00e9sien, le vietnamien, le hind\u00ee, l&rsquo;h\u00e9breu, le japonais, le cor\u00e9en et le chinois.<\/li>\n<\/ul>\n<ul>\n<li style=\"text-align: justify\"><em>Le racisme expliqu\u00e9 \u00e0 ma fille<\/em> (un best-seller vendu \u00e0 plus de 400 000 exemplaires), est traduit en trente-trois langues, dont trois (parmi onze) langues principales d&rsquo;Afrique du Sud (l&rsquo;afrikaans, le swati et l&rsquo;ixixhosa), le bosniaque et l&rsquo;esp\u00e9ranto.<\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify\">Plusieurs entretiens avec le titulaire du Prix Goncourt ont eu lieu et ont mis en \u00e9vidence sa biographie d\u00e9taill\u00e9e et ses choix litt\u00e9raires (choix de la langue d\u2019\u00e9criture, choix des sujets abord\u00e9s, etc.). (Voir article <em>The Art of Fiction No. 159<\/em>, paru dans <em>The PARIS REVIEW<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><strong>[2]<\/strong><\/a><\/em>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Nous pouvons \u00e9galement en apprendre plus sur Ben Jelloun dans l\u2019article intitul\u00e9 <em>Entretien avec Tahar Ben Jelloun<\/em> publi\u00e9 r\u00e9cemment dans <em>La cause Litt\u00e9raire<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><strong>[3]<\/strong><\/a>.<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Par le Feu<\/em> est la 46<sup>\u00e8me<\/sup> publication de Tahar Ben Jelloun, \u00e9dit\u00e9e chez Gallimard. Dans ce r\u00e9cit court, Ben Jelloun raconte l&rsquo;histoire de Mohamed, ch\u00f4meur dipl\u00f4m\u00e9 d\u2019histoire de 30 ans, qui vient d&rsquo;enterrer son p\u00e8re. Afin de subvenir aux besoins de sa m\u00e8re et de ses cinq fr\u00e8res et s\u0153urs, il se voit oblig\u00e9 de reprendre la charrette de son p\u00e8re et d\u2019essayer, tant bien que mal, de vendre des fruits aux passants dans le moloch d\u2019une grande ville.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Bient\u00f4t, la d\u00e9ception, l\u2019injustice et l\u2019indiff\u00e9rence le submergent et le mettent face \u00e0 une impuissance d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Au bout de quelques mois de souffrance il met fin \u00e0 son existence en s\u2019immolant par le feu. Son corps devient le fanal enflamm\u00e9 de la col\u00e8re d\u2019une g\u00e9n\u00e9ration qui n\u2019a plus rien \u00e0 perdre.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Ce r\u00e9cit est bas\u00e9 sur une histoire r\u00e9elle, l&rsquo;histoire du jeune Tunisien Mohamed Buazizi<a href=\"#_ftn4\" name=\"_ftnref4\">[4]<\/a>, originaire de la r\u00e9gion de Sidi Bouzid au centre ouest de la Tunisie qui a d\u00e9clench\u00e9 la r\u00e9volution tunisienne appel\u00e9e \u00ab\u00a0r\u00e9volution de Jasmin\u00a0\u00bb. L&rsquo;auteur reconstitue les derniers jours de Mohamed. Ce \u00ab\u00a0m\u00e9tier\u00a0\u00bb de marchand ambulant qui lui est si \u00e9trange, la police corrompue qui ne cesse de le harceler pour faire de lui un indicateur, les bastonnades des petits vendeurs par les agents de la S\u00fbret\u00e9 nationale, etc. lui font perdre la foi dans un avenir meilleur, il br\u00fble son dipl\u00f4me universitaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Mais les injustices ne s\u2019arr\u00eatent pas. Les policiers lui confisquent la charrette, son outil de travail. Comme il lui reste une \u00e9tincelle de confiance dans l\u2019\u00c9tat de droit, il part porter plainte \u00e0 la mairie. Mais cette tentative ne fait qu\u2019augmenter sa d\u00e9tresse, sa rage et son sentiment d\u2019injustice\u00a0: refoul\u00e9 par le concierge, il n\u2019arrive m\u00eame pas \u00e0 franchir le seuil. D\u00e9pourvu de son outil de travail et sans le moindre espoir de le r\u00e9cup\u00e9rer, il prend la d\u00e9cision fatale. Une succession d\u2019\u00e9v\u00e9nements cruels a pouss\u00e9 Mohamed au bout jusqu\u2019\u00e0 d\u00e9cider de se suicider.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Ce r\u00e9cit s\u2019inscrit dans le cadre des r\u00e9volutions des pays arabes contre leurs syst\u00e8mes dictatoriaux, connues sous le nom du \u00ab\u00a0printemps arabe\u00a0\u00bb. L\u2019auteur ne se limite pas au cadre spatio-temporel de ces \u00e9v\u00e9nements historiques, bien au contraire, Il distancie le cadre narratif pour marquer la fictionnalit\u00e9 de son texte. Le suicide de Mohamed Bouazizi remonte au 17 d\u00e9cembre 2010, et celui du personnage principal du r\u00e9cit \u00e0 \u00ab\u00a0un matin ensoleill\u00e9 de d\u00e9cembre. Un 17 d\u00e9cembre\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn5\" name=\"_ftnref5\">[5]<\/a> sans mention de l\u2019ann\u00e9e. Encore d\u2019autres d\u00e9tails marquent cette diff\u00e9rence entre le monde du r\u00e9cit et le monde historique\u00a0: la monnaie du pays dans le r\u00e9cit est le riyal alors qu\u2019en Tunisie c\u2019est le dinar. Ainsi, le texte se positionne au-del\u00e0 de la seule Tunisie, il revendique une le\u00e7on universelle qui vaut pour tous les pays touch\u00e9s par le Printemps arabe. Les souffrances et la col\u00e8re de Mohamed ne concernent pas seulement un pays \u00e0 un moment donn\u00e9, elles transcendent la particularit\u00e9 historique et gagnent un statut repr\u00e9sentatif pour tous les pays arabes. La r\u00e9volution aurait pu prendre son d\u00e9part en Arabie Saoudite, en \u00c9gypte ou en Syrie. Le destin fictionnel d\u2019un individu devient ici l\u2019embl\u00e8me d\u2019un espace culturel dans l\u2019impasse terrible de d\u00e9sespoir.<\/p>\n<h4><strong>Les personnages\u00a0: leur relation et leur contribution au d\u00e9roulement de l\u2019histoire\u00a0:<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify\">Les personnages du r\u00e9cit ne sont pas nombreux et ils ne sont pas tous actifs. Il y a tout d\u2019abord Mohamed autour duquel tourne l\u2019histoire enti\u00e8re\u00a0; sa fianc\u00e9e Zineb (secr\u00e9taire de m\u00e9decin)\u00a0; sa m\u00e8re (une vielle dame malade)\u00a0; ses fr\u00e8res et s\u0153urs\u00a0; des agents de polices\u00a0; le grossiste dans le march\u00e9 de gros\u00a0; le concierge de la mairie\u2026 Tous les personnages cit\u00e9s dans le r\u00e9cit ont contribu\u00e9 \u00e0 accentuer la sensation d\u2019injustice chez Mohamed. Sa famille repr\u00e9sente une lourde responsabilit\u00e9 \u00e9tant donn\u00e9 qu\u2019il doit lui assurer les moyens de subsistance ainsi que les m\u00e9dicaments pour une m\u00e8re atteinte d\u2019une maladie chronique (le diab\u00e8te). M\u00eame sa fianc\u00e9e peut contribuer \u00e0 son d\u00e9sespoir, car, \u00e9tant fianc\u00e9s depuis trois ans, il \u00e9tait temps de commencer \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir au mariage. Mais un mariage co\u00fbte cher et l\u2019exigence de sa fianc\u00e9e n\u2019est qu\u2019un autre fardeau sur les \u00e9paules de Mohamed.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le fournisseur de marchandise qui lui fait du chantage, les marchands de fruits qui ont occup\u00e9 les meilleurs emplacements et surtout la police qui le harc\u00e8le repr\u00e9sentent tous les instruments de pression. Ce cadre social avec la petite foule qui y figure nous fait d\u00e9couvrir des relations tr\u00e8s tendues entre deux poids de mesure parmi les diff\u00e9rentes composantes de la soci\u00e9t\u00e9. Il y a d\u2019un c\u00f4t\u00e9 la police et les autorit\u00e9s qui repr\u00e9sentent le pouvoir et qui ne reculent pas devant l\u2019emploi de la violence, et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 la masse populaire soumise qui subit passivement les exactions.<\/p>\n<h4><strong>La langue met en \u00e9vidence le niveau de vie et souligne la d\u00e9tresse d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 soumise\u00a0:<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify\">Le champ lexical utilis\u00e9 par l\u2019auteur met en \u00e9vidence le niveau et le mode de vie de cette soci\u00e9t\u00e9. Car, la charrette, la vente clandestine, les marchands ambulants, etc. soulignent tous la pauvret\u00e9 et le manque.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Un mot simple, d\u2019un registre familier se r\u00e9p\u00e8te plusieurs fois dans le livre\u00a0: \u00ab\u00a0d\u00e9gage\u00a0\u00bb. Mais les apparences sont trompeuses. Derri\u00e8re ce mot simple se cache un message politique fort\u00a0: Il s&rsquo;agit d&rsquo;un mot cl\u00e9 de la r\u00e9volution tunisienne. Le 14 janvier, devant le minist\u00e8re de l&rsquo;Int\u00e9rieur \u00e0 Tunis, les pancartes \u00abD\u00e9gage\u00a0!\u00bb \u00e9taient nombreuses. Des milliers de personnes cri\u00e8rent ce \u00abd\u00e9gage\u00bb lib\u00e9rateur, comme en r\u00e9ponse au dernier discours t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 du dictateur, la veille, o\u00f9 celui-ci s\u2019accrochait encore au pouvoir. Ce verbe fran\u00e7ais prononc\u00e9 par des foules arabophones a connu un succ\u00e8s bien au-del\u00e0 de la Tunisie o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 la premi\u00e8re fois dans le Printemps arabe. Adopt\u00e9 par la suite dans les pays arabes qui ont connu leur r\u00e9volution, ce terme exprime la volont\u00e9 du peuple de se lib\u00e9rer de son dictateur. On l\u2019a vu et entendu en Libye, en \u00c9gypte, en Syrie et au Y\u00e9men, m\u00eame si le r\u00e9sultat n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 le m\u00eame dans tous ces pays.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Le contexte social ainsi que le niveau de vie que le r\u00e9cit met en \u00e9vidence permettent de distinguer entre le langage des personnages principaux et un langage plut\u00f4t soutenu<strong>\u00a0<\/strong>qui appara\u00eet dans les passages o\u00f9 le narrateur prend la parole. \u00abCe fut violent. Il n\u2019eut m\u00eame pas le temps de se relever. Deux agents de police, dont une femme, le jet\u00e8rent par terre et s\u2019empar\u00e8rent de sa charrette\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn6\" name=\"_ftnref6\">[6]<\/a>\u00a0; \u00ab\u00a0Il errait dans les rues, abasourdi par ce qui venait de lui arriver, incapable de penser. Sans s\u2019en rendre compte, ses pas le menaient vers la municipalit\u00e9. Il demanda \u00e0 parler au maire\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn7\" name=\"_ftnref7\">[7]<\/a>. M\u00eame si la syntaxe des phrases reste simple, les verbes sont conjugu\u00e9s au pass\u00e9 simple et \u00e0 l\u2019imparfait, soulignant la distance narrative. En outre, on constate une ad\u00e9quation claire entre la syntaxe et le contenu des phrases. Des phrases courtes reproduisent la vitesse des actions d\u00e9crites.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">A ce langage narratif s\u2019oppose un langage familier qui appara\u00eet lorsque le narrateur se retire de la sc\u00e8ne pour que le dialogue prenne le dessus dans le r\u00e9cit. En voici quelques exemples\u00a0: \u00ab\u00a0Maintenant tu d\u00e9gages\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn8\" name=\"_ftnref8\">[8]<\/a>\u00a0; \u00ab\u00a0Allez, fous le camp\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn9\" name=\"_ftnref9\">[9]<\/a>\u00a0; \u00ab\u00a0Qui es-tu pour lui parler\u00a0? T\u2019es riche\u00a0? T\u2019es important\u00a0?\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn10\" name=\"_ftnref10\">[10]<\/a>\u00a0; \u00ab\u00a0Pour tes beaux yeux\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn11\" name=\"_ftnref11\">[11]<\/a>\u00a0; \u00ab\u00a0D\u00e9gages, sinon je te casse ta jolie figure\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn12\" name=\"_ftnref12\">[12]<\/a>\u00a0; \u00ab\u00a0Tiens, esp\u00e8ce de rat\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn13\" name=\"_ftnref13\">[13]<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019auteur fait correspondre le langage utilis\u00e9 aux personnages qui parlent. Le niveau de langue utilis\u00e9 renvoie \u00e0 une soci\u00e9t\u00e9 populaire qui n\u2019a pas pu b\u00e9n\u00e9ficier d\u2019un enseignement sup\u00e9rieur. Les conditions difficiles de vie, la pauvret\u00e9, l\u2019absence de moyens de transports expliquent les difficult\u00e9s que les enfants rencontrent en poursuivant leurs \u00e9tudes. Et ce sont eux qui deviennent plus tard \u00ab\u00a0des vendeurs de cigarette au d\u00e9tail\u00a0; des laveurs ultrarapides de voitures\u00a0; des accompagnateurs de personnes \u00e2g\u00e9es ayant du mal \u00e0 se d\u00e9placer\u00a0; des vendeurs de cartes postales qu\u2019ils avaient eux-m\u00eames dessin\u00e9es\u00a0; des fabricants de jouets en canette de limonade\u00a0; des vendeurs de cartes g\u00e9ographiques du pays, de photos de Michael Jackson et de Ben Harper, etc.\u00bb<a href=\"#_ftn14\" name=\"_ftnref14\">[14]<\/a><\/p>\n<h4><strong>Perspectives de narration altern\u00e9es pour une meilleure \u00ab\u00a0mise en sc\u00e8ne\u00a0\u00bb des \u00e9v\u00e8nements\u00a0:<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify\">Le narrateur de <em>Par le Feu<\/em> raconte une histoire dont il ne fait pas partie, il s\u2019agit clairement d\u2019un narrateur h\u00e9t\u00e9rodi\u00e9g\u00e9tique, mais il ne reste pas ext\u00e9rieur \u00e0 ses personnages. La focalisation de la narration alterne. Elle est tant\u00f4t interne lorsque le narrateur d\u00e9crit Mohamed, ses pens\u00e9es et ses \u00e9motions, et tant\u00f4t externe, distante et plus en retrait dans les passages qui d\u00e9crivent les autres personnages. En d\u00e9crivant les policiers, par exemple, la focalisation est totalement externe. On ne sait rien d\u2019eux en dehors de ce qu\u2019ils disent et ce que le narrateur nous transmet sous forme de dialogue. Ils sont interchangeables et repr\u00e9sentent un pouvoir anonyme et inhumain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Lorsque le r\u00e9cit atteint son apog\u00e9e, nous distinguons un v\u00e9ritable jeu de perspectives de narration. Dans la page 46, Mohamed d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, abattu, apr\u00e8s avoir perdu toute raison de vivre, d\u00e9cide de mettre fin \u00e0 sa \u00ab\u00a0foutue\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn15\" name=\"_ftnref15\">[15]<\/a> vie. Le narrateur s\u2019approche beaucoup de lui au point de nous faire croire qu\u2019il s\u2019unifie avec lui. Il nous fait part de son d\u00e9sarroi et sa d\u00e9sesp\u00e9rance. Les phrases utilis\u00e9es deviennent courtes. Elles ressemblent \u00e0 des fragments de phrases, de bribes de pens\u00e9es qui s\u2019enchainent sans avoir un lien logique entre-elles, un pur flux de conscience associatif :<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab\u00a0Sa m\u00e8re alit\u00e9e, son p\u00e8re dans le cercueil, lui \u00e0 la facult\u00e9, Zineb souriante, Zineb en col\u00e8re, [\u2026] le ciel bleu, un arbre immense qui le prot\u00e8ge, lui dans les bras de Zineb\u2026.\u00a0\u00bb <a href=\"#_ftn16\" name=\"_ftnref16\">[16]<\/a><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">L\u2019auteur \u00e0 nouveau fait correspondre le style \u00e0 la situation. Mohamed a d\u00e9cid\u00e9 de se suicider et avant de mettre sa d\u00e9cision en \u0153uvre, il a vu toute sa vie d\u00e9filer devant ses yeux. Les courtes phrases sont donc des images qui changent rapidement au rythme des battements de son c\u0153ur.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans le paragraphe suivant, la perspective de narration change radicalement. La focalisation devient externe pour \u00e9tablir une certaine objectivit\u00e9. Le narrateur ne fait aucun commentaire personnel, il prend du recul en d\u00e9crivant la sc\u00e8ne du suicide avec des phrases verbales simplement structur\u00e9es, qui se suivent en donnant une image tr\u00e8s pr\u00e9cise de ce qui est en train de se passer devant la mairie. Nous avons l\u2019impression de regarder un film\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00abPuis, Mohamed se releva en silence. Il alla se poster juste en face de l\u2019entr\u00e9e principale de la mairie, sortit la bouteille de gasoil de sa sacoche, s\u2019aspergea de haut en bas, [\u2026]. Ensuite, il alluma son briquet Bic rouge, regarda une seconde la flamme et l\u2019approcha de ses habits\u00a0\u00bb<a href=\"#_ftn17\" name=\"_ftnref17\">[17]<\/a>.<\/p>\n<h4><strong>Ben Jelloun et le Printemps arabe<\/strong><\/h4>\n<p style=\"text-align: justify\"><em>Par le Feu<\/em> n\u2019est pas le seul livre de Tahar Ben Jelloun au sujet du Printemps arabe. Il est aussi l&rsquo;auteur de <em>L\u2019\u00e9tincelle :\u00a0<\/em><em>R\u00e9volte dans les Pays Arabes. <\/em>Si le premier ouvrage rend hommage \u00e0 Mohamed Bouazizi, le jeune tunisien dont le martyre d\u00e9clencha la r\u00e9volution de jasmin, Le deuxi\u00e8me \u2013 un essai\u00a0\u2013 examine la situation des autres pays arabes touch\u00e9s par la r\u00e9volution en se mettant dans la peau de leurs dictateurs. \u00ab\u00a0Ces ouvrages ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits \u00e0 chaud, face \u00e0 ce mouvement historique, cet immense mur de Berlin qui tombe et a eu un effet lib\u00e9rateur un peu partout dans le monde. Dans les autres pays arabes bien s\u00fbr, mais on le voit aussi aujourd&rsquo;hui en Espagne\u00a0\u00bb explique l\u2019auteur lors d\u2019une interview dont certains extraits ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s dans <em>Lemag.ma<a href=\"#_ftn18\" name=\"_ftnref18\"><strong>[18]<\/strong><\/a>.\u00a0<\/em><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Par le Feu a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit en 2011, apr\u00e8s la r\u00e9volution tunisienne qui a abouti au renversement de Zine El Abidine Ben Ali, pr\u00e9sident au pouvoir. Il n\u2019a donc pas contribu\u00e9 \u00e0 la r\u00e9volution mais il l\u2019a pr\u00e9sent\u00e9 au monde entier de mani\u00e8re \u00e0 ce que chaque lecteur puisse s\u2019y identifier. Dans cette m\u00eame veine, et dans la m\u00eame source, l\u2019auteur explique que \u00ab\u00a0ce r\u00e9cit-l\u00e0 est une \u0153uvre litt\u00e9raire. La litt\u00e9rature peut avoir un impact tr\u00e8s important. Les gens peuvent s&rsquo;identifier, ils sont touch\u00e9s par cette histoire humaine et par les mots\u00a0\u00ab\u00a0. Effectivement, la mort de ce jeune tunisien est consid\u00e9r\u00e9e jusqu\u2019aujourd\u2019hui comme l\u2019\u00e9l\u00e9ment cl\u00e9 et d\u00e9clencheur de la r\u00e9volution tunisienne et par cons\u00e9quent du Printemps Arabe. Suite \u00e0 la mort du \u00ab martyr de la dignit\u00e9\u00a0\u00bb comme il est d\u2019usage de le dire en Tunisie, le pays est entr\u00e9 dans une phase de d\u00e9sordre total. Car en plus des manifestations, la subversion a pris le dessus\u00a0: les feux n\u2019ont cess\u00e9 de se d\u00e9clencher dans les h\u00f4pitaux, les commissariats de police, des administrations publiques, etc. Le secteur priv\u00e9 n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9pargn\u00e9, car les entreprises, les centres commerciaux et m\u00eame les petites boutiques dans les quartiers populaires ont \u00e9galement pris feu. Une p\u00e9riode de d\u00e9sordre, de peur, d\u2019angoisse a favoris\u00e9 la mont\u00e9e au pouvoir des islamistes qui se sont pris pour des sauveurs\u00a0qui allaient sortir le pays du chaos. La simplicit\u00e9 du peuple et son d\u00e9sespoir leur ont rendu le plus grand service lors des \u00e9lections d\u2019octobre 2011.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Avec un style simple et accessible au monde entier, ce r\u00e9cit raconte des moments cl\u00e9s dans l\u2019histoire de la Tunisie contemporaine. Le sacrifice de Mohamed a d\u00e9clench\u00e9 dans les pays arabo-musulmans une s\u00e9rie de r\u00e9volutions qui a r\u00e9ussi \u00e0 faire basculer le pouvoir et rendre hommage et justice aux peuples qui ont subi pendant de longues d\u00e9cennies la r\u00e9pression polici\u00e8re, le manque de libert\u00e9s, le ch\u00f4mage et la pauvret\u00e9. Il s\u2019ouvre sur un ensemble de questions favorisant une analyse exhaustive du Printemps Arabe\u00a0: Que s\u2019est-il pass\u00e9 pour que tout le pays soit \u00e9pris d\u2019une flamme r\u00e9volutionnaire totale\u00a0? La mort de Mohamed n&rsquo;\u00e9tait-elle pas le fanal visible d&rsquo;un conflit qui a d\u00e9voil\u00e9 le paysage sociopolitique dans les pays en r\u00e9volution\u00a0aux yeux de l\u2019occident et du monde entier? Quelle sont les retomb\u00e9es de la r\u00e9volution\u00a0? A quoi a-t-elle abouti\u00a0? Quel \u00e9tait le r\u00f4le des partis politiques islamistes dans le fa\u00e7onnement du paysage politique, \u00e9conomique et social dans les pays r\u00e9volt\u00e9s\u00a0? Et dans quelle mesure, les soci\u00e9t\u00e9s arabes sont-elles parvenues \u00e0 atteindre les objectifs de la r\u00e9volution\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">________________________________________________<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> D\u00e8s l\u2019ind\u00e9pendance du Maroc, il fut question de l&rsquo;arabisation de l\u2019enseignement dans le but de valoriser la langue arabe, ce qui a n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019inscrire dans la constitution du pays.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> <a href=\"http:\/\/www.theparisreview.org\/interviews\/893\/the-art-of-fiction-no-159-tahar-ben-jelloun\">http:\/\/www.theparisreview.org\/interviews\/893\/the-art-of-fiction-no-159-tahar-ben-jelloun<\/a>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\">[3]<\/a> <a href=\"http:\/\/www.lacauselitteraire.fr\/entretien-avec-tahar-ben-jelloun\">http:\/\/www.lacauselitteraire.fr\/entretien-avec-tahar-ben-jelloun<\/a>.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref4\" name=\"_ftn4\">[4]<\/a>\u00a0Mohamed bouazizi est le jeune tunisien qui s\u2019est immol\u00e9 le 17 d\u00e9cembre 2010 suite \u00e0 un incident avec la police locale.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref5\" name=\"_ftn5\">[5]<\/a>\u00a0<em>Par le feu, <\/em>p. 46.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref6\" name=\"_ftn6\">[6]<\/a> <em>Par le feu<\/em>, p. 40.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref7\" name=\"_ftn7\">[7]<\/a> Ibid., p. 41.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref8\" name=\"_ftn8\">[8]<\/a> Ibid., p.40.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref9\" name=\"_ftn9\">[9]<\/a> Ibid., p. 40.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref10\" name=\"_ftn10\">[10]<\/a> Ibid., p. 41.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref11\" name=\"_ftn11\">[11]<\/a> Ibid., p. 42.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref12\" name=\"_ftn12\">[12]<\/a> Ibid., p. 42.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref13\" name=\"_ftn13\">[13]<\/a> Ibid., p. 45.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref14\" name=\"_ftn14\">[14]<\/a> Ibid., p. 26.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref15\" name=\"_ftn15\">[15]<\/a>\u00a0<em>Par le Feu<\/em>, p. 45.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref16\" name=\"_ftn16\">[16]<\/a>\u00a0Ibid., p. 46.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref17\" name=\"_ftn17\">[17]<\/a> Ibid., p. 47.<\/p>\n<p><a href=\"#_ftnref18\" name=\"_ftn18\">[18]<\/a>\u00a0<a href=\"http:\/\/www.lemag.ma\/Tahar-Ben-Jelloun-le-printemps-arabe-un-mur-de-Berlin-qui-tombe_a56364.html\">http:\/\/www.lemag.ma\/Tahar-Ben-Jelloun-le-printemps-arabe-un-mur-de-Berlin-qui-tombe_a56364.html<\/a>.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par le Feu est la 46\u00e8me publication de Tahar Ben Jelloun, \u00e9dit\u00e9e chez Gallimard. Dans ce r\u00e9cit court, Ben Jelloun raconte l&rsquo;histoire de Mohamed, ch\u00f4meur dipl\u00f4m\u00e9 d\u2019histoire de 30 ans, qui vient d&rsquo;enterrer son p\u00e8re. Afin de subvenir aux besoins de sa m\u00e8re et de ses cinq fr\u00e8res et s\u0153urs, il se voit oblig\u00e9 de reprendre la charrette de son p\u00e8re et d\u2019essayer, tant bien que mal, de vendre des fruits aux passants dans le moloch d\u2019une grande ville.<\/p>\n","protected":false},"author":14,"featured_media":85,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_monsterinsights_skip_tracking":false,"_FSMCFIC_featured_image_caption":"","_FSMCFIC_featured_image_nocaption":"","_FSMCFIC_featured_image_hide":"","footnotes":""},"categories":[22,23,13],"tags":[32,28,24,33,27,26,34,25],"class_list":["post-78","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-litterature","category-politique","category-societe","tag-la-revolution-tunisienne","tag-la-revolution-tunisienne-dans-la-litterature","tag-la-revolution-tunisienne-racontee-par-tahar-ben-jelloun","tag-le-printemps-arabe-dans-la-litterature","tag-mohame-bouazizi","tag-mohammed-bouazizi","tag-par-le-feu","tag-tahar-ben-jelloun"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/blog.sens-public.org\/maram\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/78","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/blog.sens-public.org\/maram\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/blog.sens-public.org\/maram\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/blog.sens-public.org\/maram\/wp-json\/wp\/v2\/users\/14"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/blog.sens-public.org\/maram\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=78"}],"version-history":[{"count":11,"href":"http:\/\/blog.sens-public.org\/maram\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/78\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":249,"href":"http:\/\/blog.sens-public.org\/maram\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/78\/revisions\/249"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/blog.sens-public.org\/maram\/wp-json\/wp\/v2\/media\/85"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/blog.sens-public.org\/maram\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=78"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/blog.sens-public.org\/maram\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=78"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/blog.sens-public.org\/maram\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=78"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}