{"id":191,"date":"2018-12-16T05:17:15","date_gmt":"2018-12-16T05:17:15","guid":{"rendered":"http:\/\/blog.sens-public.org\/archipeleurope\/?p=191"},"modified":"2018-12-16T05:17:15","modified_gmt":"2018-12-16T05:17:15","slug":"entretien-avec-chadia-arab-dames-de-fraises-doigts-de-fee-par-sirine-sassi","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/blog.sens-public.org\/archipeleurope\/2018\/12\/16\/entretien-avec-chadia-arab-dames-de-fraises-doigts-de-fee-par-sirine-sassi\/","title":{"rendered":"Entretien avec Chadia Arab, Dames de fraises, doigts de f\u00e9e, par Sirine Sassi"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify\"><strong>R\u00e9sum\u00e9\u00a0:<\/strong> La g\u00e9ographie sociale est un sous-domaine de la g\u00e9ographie. Elle \u00e9tudie les mouvements migratoires des populations avec une approche centr\u00e9e sur les rapports entre les territoires et les soci\u00e9t\u00e9s qui s&rsquo;y trouvent. Autrement dit, l&rsquo;aspect social est dominant. C&rsquo;est selon cette approche que Chadia Arab, g\u00e9ographe et charg\u00e9e de recherche au CNRS, a d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;\u00e9tudier les migrations saisonni\u00e8res des femmes marocaines en Espagne pour la cueillette des fraises. Dans cet entretien, elle retrace son parcours et explique son int\u00e9r\u00eat pour les populations et les ph\u00e9nom\u00e8nes trop peu \u00e9tudi\u00e9s voire <strong>\u00ab\u00a0<\/strong>invisibles\u00a0<strong>\u00bb. <\/strong>Enfin, elle nous plonge au c\u0153ur de la gen\u00e8se et de la m\u00e9thodologie de son \u0153uvre\u00a0<em>: Dames de Fraises, doigts<\/em><em> de <\/em><em>f\u00e9es<\/em>.<!--more--><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>Bonjour Chadia Arab.<\/strong><strong>\u00a0Pourriez-vous pr\u00e9senter rapidement votre parcours de chercheuse s&rsquo;il vous pla\u00eet\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Bonjour. Je suis g\u00e9ographe, charg\u00e9e de recherche au CNRS, au laboratoire Espaces et Soci\u00e9t\u00e9s (UMR 6590). Mes travaux portent principalement sur les migrations internationales et plus particuli\u00e8rement sur les Marocain.e.s en France, Espagne et Italie ainsi que dans les pays du Golfe\u00a0: les \u00c9mirats Arabes Unis. Je m\u2019int\u00e9resse \u00e9galement au genre dans les migrations, \u00e0 la citoyennet\u00e9, aux discriminations et au rapport au corps dans les pays arabes.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">J\u2019ai publi\u00e9 un ouvrage, tir\u00e9 de ma th\u00e8se, aux Presses Universitaires de Rennes en 2009 sur la circulation migratoire des <em>A\u00eft Ayad<\/em> en Espagne, Italie et France. J\u2019ai coordonn\u00e9 plusieurs num\u00e9ros de revues en sciences sociales. J\u2019ai \u00e9crit de nombreux articles dans des revues scientifiques. J\u2019ai aussi particip\u00e9 \u00e0 des documentaires vid\u00e9o et \u00e0 des publications aupr\u00e8s d\u2019associations pour vulgariser mes travaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Enfin, j\u2019enseigne la g\u00e9ographie sociale et la g\u00e9ographie des migrations au sein de l\u2019Universit\u00e9 d\u2019Angers.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong><strong>2) J&rsquo;ai d\u00e9couvert vos travaux gr\u00e2ce \u00e0 une professeure\/chercheuse. Ce que l\u2019on remarque d\u2019embl\u00e9e, c&rsquo;est que vos objets d&rsquo;\u00e9tudes sont tr\u00e8s pr\u00e9cis : les ramasseuses de fraises, <em>les A\u00eft Ayad<\/em>, les <em>harragas<\/em>\u00a0; pour conna\u00eetre ces r\u00e9alit\u00e9s, vous devez s\u00fbrement avoir une connaissance et une compr\u00e9hension pointues de la soci\u00e9t\u00e9 marocaine dans toute sa complexit\u00e9. Aussi, vous avez sans doute d\u00fb r\u00e9aliser un travail de terrain rigoureux. De ce fait, je me demande\u00a0: aviez-vous d\u00e9j\u00e0 connaissance de tous ces ph\u00e9nom\u00e8nes pr\u00e9sents dans cette soci\u00e9t\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 une exp\u00e9rience personnelle, ou est-ce que vous aussi, vous les avez d\u00e9couverts au cours de vos travaux\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong>Ma connaissance fine du Maroc me vient de mes parents qui sont d\u2019origine marocaine. Ils ont toujours veill\u00e9 \u00e0 nous transmettre leur culture \u00e0 travers leur \u00e9ducation et notamment, ils m\u2019ont appris la langue amazigh qui est ma langue maternelle, celle que j&rsquo;utilise pour r\u00e9aliser mes entretiens. De plus, j\u2019ai toujours voyag\u00e9 au Maroc. Depuis mon plus jeune \u00e2ge, mes parents nous emmenaient avec mes fr\u00e8res et ma s\u0153ur, chaque \u00e9t\u00e9, passer nos vacances dans leur village d\u2019origine \u00e0 Beni Ayatt pr\u00e8s de Beni Mellal.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Outre mes origines, mes activit\u00e9s universitaires \u2013\u00a0th\u00e8se sur les migrations marocaines vers l\u2019Europe, travaux actuels, trois ans en accueil au Centre Jacques Berque de Rabat pour ma th\u00e8se entre 2002 et 2005\u00a0\u2013 combin\u00e9es \u00e0 des activit\u00e9s associatives importantes \u2013\u00a0ancienne pr\u00e9sidente du r\u00e9seau Immigration D\u00e9veloppement D\u00e9mocratie (IDD) pour ne citer que cet exemple\u00a0\u2013 m\u2019ont amen\u00e9e \u00e0 compl\u00e9ter cette connaissance plus intime par des pratiques de terrain souvent en marge \u2013\u00a0au Maroc <em>inutile<\/em> et Maroc <em>rural\u00a0<\/em>\u2013 et par des savoirs th\u00e9oriques et empiriques d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 marocaine en mouvement.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Tout cela m\u2019am\u00e8ne \u00e0 bien conna\u00eetre le Maroc. Dans mes travaux, les th\u00e9matiques sur lesquelles je choisi de travailler sont souvent le fruit d&rsquo;observations sur le terrain qui me font soulever des probl\u00e9matiques pr\u00e9cises. Par exemple, lors d&rsquo;un s\u00e9jour de vacances en 2008 au Maroc, je rencontre une saisonni\u00e8re cueilleuse de fraises en Espagne. Puis, je saisis l\u2019opportunit\u00e9 de lui demander si elle accepterait de r\u00e9pondre \u00e0 mes questions et si elle serait d\u2019accord pour m\u2019accueillir lors d\u2019une prochaine venue \u00e0 Huelva.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong><strong>3) Dans le m\u00eame sens, vous semblez <\/strong>\u2013\u00a0<strong>\u00e0 l&rsquo;instar de ces historiens de cette nouvelle perspective historiographique qui travaillent sur les micro-histoires pour aborder les points aveugles de l&rsquo;historiographie traditionnelle\u00a0<\/strong>\u2013 <strong>vouloir nous faire d\u00e9couvrir des <\/strong><strong>populations m\u00e9connues, \u00ab\u00a0oubli\u00e9es\u00a0\u00bb comme vous d\u00eetes \u00e0 propos des dames de fraises. Pourquoi ce choix\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong>C\u2019est vrai que mes choix se font souvent sur des populations \u00ab\u00a0oubli\u00e9es\u00a0\u00bb ou du moins \u00ab\u00a0invisibilis\u00e9es\u00a0\u00bb. D\u2019ailleurs, j\u2019utilise plus facilement le terme d\u2019\u00ab\u00a0invisible\u00a0\u00bb que d\u2019\u00ab\u00a0oubli\u00e9e\u00a0\u00bb bien que les m\u00e9diateurs marocains interrog\u00e9s en Espagne parlent, quant \u00e0 eux, des \u00ab oubli\u00e9es de l\u2019ANAPEC\u00a0\u00bb pour \u00e9voquer ces dames de fraises. Mon propre \u00e9diteur, Hicham Houdaifa, a \u00e9crit un livre\u00a0: <em>Dos de femmes dos de mulet. Les oubli\u00e9es du Maroc profond<\/em>. Certes, elles sont des oubli\u00e9es mais elles sont aussi invisibles. Elles ne sont que des chiffres chaque ann\u00e9e mais on ne conna\u00eet pas leur visage, leur histoire, leur parcours et ce qu\u2019elles deviennent une fois de retour. Pour celles qui restent, on ne conna\u00eet pas leurs conditions de vie. On ne s\u2019int\u00e9resse pas \u00e0 elles. Il \u00e9tait important que des journalistes et des\u00a0chercheur\u00b7e\u00b7s mettent en exergue la situation de ces femmes. Si nous ne le faisions pas, elles-m\u00eames ne l\u2019auraient pas fait parce qu&rsquo;elles sont analphab\u00e8tes, pr\u00e9caires, rurales et parce qu&rsquo;elles ne sont pas encore organis\u00e9es. Depuis la sortie de mon ouvrage, des journalistes parlent de ces femmes, un documentariste m\u2019a contact\u00e9e pour r\u00e9aliser un documentaire sur elles, etc. La science et la recherche peuvent aussi aider \u00e0 prendre les bonnes d\u00e9cisions politiques. Dans tous les cas, nos analyses peuvent servir \u00e0 mieux accompagner ces femmes. Mes objets de recherche ne sont pas des sujets l\u00e9gers mais c\u2019est un choix personnel que de travailler sur ces populations.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>4) D&rsquo;o\u00f9 vous vient cet int\u00e9r\u00eat pour le Maroc et ces mouvements migratoires\u00a0? Est-ce directement li\u00e9 \u00e0 vos origines ou est-ce que vous n&rsquo;appr\u00e9ciez pas ce raccourci\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong>Effectivement je n\u2019appr\u00e9cie pas le raccourci qui peut \u00eatre fait. On l\u2019a souvent dit et entendu, comme si les h\u00e9ritier.e.s de l\u2019immigration avaient plus de facilit\u00e9s \u00e0 travailler sur ces sujets parce que leurs parents sont des immigr\u00e9s, ou comme s&rsquo;ils manqueraient d\u2019objectivit\u00e9 du fait de leurs origines\u00a0; ou encore, il nous est demand\u00e9 de mieux l\u00e9gitimer nos sujets, de prendre de la distance. J\u2019ai autour de moi des coll\u00e8gues chercheurs qui font du surf et ont fait leur th\u00e8se sur le surf. Jamais on ne se permet de leur faire de remarques quant \u00e0 leur proximit\u00e9 avec leur sujet. Nous avons tous un lien avec nos objets de recherche, un lien \u00e0 la fois scientifique et affectif. Le choix du sujet est une combinaison d\u2019\u00e9l\u00e9ments\u00a0: une rencontre \u2013\u00a0soit avec le sujet lui-m\u00eame soit avec un.e enseignant.e\u00a0\u2013, un int\u00e9r\u00eat scientifique, une opportunit\u00e9 de financement, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Mon int\u00e9r\u00eat pour les migrations m\u2019est venu l\u2019ann\u00e9e de ma licence de g\u00e9ographie, gr\u00e2ce \u00e0 une enseignante de Poitiers du laboratoire Migrinter o\u00f9 elle venait de soutenir sa th\u00e8se sur les migrations espagnoles. Elle \u00e9tait ATER (Attach\u00e9e Temporaire d&rsquo;Enseignement et de Recherche ndlr) \u00e0 Angers et enseignait la m\u00e9thodologie en sciences sociales. Elle nous avait fait faire des enqu\u00eates sur les <b>les <\/b>\u00e9tudiant\u00b7e\u00b7s \u00e9tranger\u00b7e\u00b7s. Elle m\u2019avait beaucoup parl\u00e9 de son parcours, de son laboratoire de recherche \u00e0 Poitiers et du DEA (<em>Dipl\u00f4mes d&rsquo;\u00c9tudes Approfondies<\/em> <em>ndlr<\/em>) \u00ab\u00a0Migrations et relations inter-ethniques\u00a0\u00bb. C\u2019\u00e9tait presque une \u00e9vidence pour moi, elle avait trac\u00e9 les pr\u00e9mices de mon parcours universitaire. J\u2019\u00e9tais d\u00e8s lors, d\u00e9cid\u00e9e \u00e0 poursuivre vers une th\u00e8se sur un sujet qui allait me permettre de comprendre l\u2019histoire de l\u2019immigration angevine, la migration des Marocains vers l\u2019Espagne et l\u2019Italie, leur travail, les passages de fronti\u00e8res sans papier, les <em>harragas<\/em>, etc. Mon choix s\u2019est naturellement arr\u00eat\u00e9 sur les <em>A\u00eft Ayad<\/em>. Il y avait quelque chose \u00e0 comprendre pour l\u2019histoire des migrations de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale mais aussi pour ma propre histoire. Je me suis appuy\u00e9e, comme beaucoup de mes coll\u00e8gues, sur ce que je pensais conna\u00eetre le mieux. Mon r\u00e9seau familial m\u2019a permis une entr\u00e9e sur le terrain puis mon r\u00e9seau s\u2019est tr\u00e8s vite \u00e9largi par mes propres prises de contact sur le terrain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong><strong>5) C&rsquo;est donc l&rsquo;ann\u00e9e de votre licence en g\u00e9ographie qui a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cisive pour la suite. Dans ce sens, pourriez-vous nous d\u00e9tailler un peu plus votre parcours scolaire, universitaire et professionnel avant votre arriv\u00e9e au CNRS s&rsquo;il vous plait\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong>J\u2019ai fait des \u00e9tudes \u00e0 l\u2019\u00e9cole \u00e9l\u00e9mentaire Jules Verne dans un quartier populaire de la ville d\u2019Angers. Puis, j\u2019ai fr\u00e9quent\u00e9 le coll\u00e8ge Jean Vilar et le lyc\u00e9e Chevrollier o\u00f9 j\u2019ai obtenu un Bac ES avant de m\u2019orienter vers des \u00e9tudes de g\u00e9ographie \u00e0 l\u2019universit\u00e9. Initialement, je souhaitais poursuivre vers la sociologie mais il fallait aller \u00e0 Nantes ou \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Catholique de l\u2019ouest\u00a0; une universit\u00e9 priv\u00e9e qui risquait de me faire perdre mes droits \u00e0 la bourse. J\u2019ai donc choisi la g\u00e9ographie sociale dans le but d\u2019obtenir une licence et de passer le concours de professeur des \u00e9coles. Apr\u00e8s un stage dans une \u00e9cole, j\u2019ai vite d\u00e9chant\u00e9. En parall\u00e8le, j&rsquo;ai rencontr\u00e9 cette enseignante dont je viens de vous parler. Elle m&rsquo;a tr\u00e8s vite encourag\u00e9e \u00e0 poursuivre mes \u00e9tudes en les orientant sur les questions migratoires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">En 2001, je me suis inscrite en th\u00e8se en codirection avec deux professeurs de g\u00e9ographie, Emmanuel Ma Mung, de l\u2019universit\u00e9 de Poitiers et Christian Pihet, d&rsquo;Angers. J&rsquo;ai fait une premi\u00e8re ann\u00e9e sans financement en travaillant comme surveillante d\u2019externat dans un lyc\u00e9e professionnel d\u2019Angers. J&rsquo;ai ensuite obtenu une bourse du Minist\u00e8re des affaires \u00c9trang\u00e8res en accueil au Centre Jacques Berque qui me permettait une installation pendant trois ans au Maroc \u00e0 Rabat. J&rsquo;y ai appris mon m\u00e9tier de jeune chercheuse. J\u2019y ai anim\u00e9 le s\u00e9minaire doctoral et organis\u00e9 une session d\u2019\u00e9tudes doctorales sur les Mobilit\u00e9s transnationales euro-m\u00e9diterran\u00e9ennes avec un coll\u00e8gue de l\u2019universit\u00e9 de Mekn\u00e8s en 2005. Nous y avons accueilli pr\u00e8s de 80 personnes\u00a0: des doctorants, des jeunes chercheurs, des chercheurs plus confirm\u00e9s d&rsquo;Alg\u00e9rie, de Tunisie, du S\u00e9n\u00e9gal, de Mauritanie, d&rsquo;Espagne, d&rsquo;Italie et de France. Mon r\u00e9seau scientifique au Maroc s&rsquo;est construit pendant ces trois ann\u00e9es.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">En 2005\/2006, je suis rentr\u00e9e en France pour occuper un poste d\u2019ATER \u00e0 Angers puis l&rsquo;ann\u00e9e suivante, \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Caen. En 2007, j&rsquo;ai soutenu ma th\u00e8se \u00e0 Poitiers et c&rsquo;est en 2009 que j&rsquo;ai obtenu le concours de chercheur.e au CNRS.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong><strong>6) Concernant votre \u0153uvre\u00a0: <em>Dames de fraises, doigts de f\u00e9e<\/em>, comment avez-vous proc\u00e9d\u00e9 pour vous lancer dans cette enqu\u00eate\u00a0? Comment avez-vous pris connaissance de cette immigration saisonni\u00e8re\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong>Ce projet de recherche s&rsquo;inclut dans un projet plus large qui \u00e9tait mon projet de recherche pour le CNRS. Je proposais de travailler sur la migration et le genre. Mes deux terrains \u00e9taient Duba\u00ef aux \u00c9mirats Arabes Unis (EAU) et Huelva en Espagne pour les dames de fraises.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Apr\u00e8s ma th\u00e8se dans laquelle j\u2019ai essentiellement travaill\u00e9 sur des parcours masculins, je voulais croiser mes travaux avec le genre, un terrain encore vierge, peu investigu\u00e9 par les chercheurs. C\u2019est en 2008 que je rencontre Sa\u00efda au Maroc qui devient ma cl\u00e9 d\u2019entr\u00e9e sur le terrain espagnol et qui me parle de cette migration circulaire, celle des dames de fraises.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Pour avoir plus de d\u00e9tails sur la fa\u00e7on de proc\u00e9der lors de mes recherches, je vous renvoie \u00e0 l&rsquo;encadr\u00e9 m\u00e9thodologique de mon livre\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00ab\u00a0J\u2019ai souhait\u00e9 aborder le terrain d\u2019\u00e9tude de la mani\u00e8re la plus dynamique possible, sans rupture entre l\u2019espace d\u2019arriv\u00e9e et les espaces de d\u00e9part. Les femmes sur lesquelles je travaille sont dans une dynamique de mobilit\u00e9 entre la province de Huelva et leur village, ou ville, d\u2019origine au Maroc. Il est donc important de ne pas travailler sur l\u2019un ou l\u2019autre mais sur l\u2019un et l\u2019autre, comme dans les travaux de Abdelmalek Sayad qui a \u00e9t\u00e9 le premier \u00e0 \u0153uvrer en ce sens, puis de Gildas Simon en \u00e9tudiant le champ migratoire entre la Tunisie et la France. On ne peut n\u00e9gliger l\u2019espace de d\u00e9part pour mieux saisir le parcours du migrant, estime Abdelmalek Sayad<a href=\"#_ftn1\" name=\"_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>. Il est pour moi inenvisageable de rendre compte des parcours des migrantes sans tenir compte de leur pass\u00e9, de leur histoire et de leur vie au Maroc pr\u00e9c\u00e9dant leur migration. C\u2019est pour cela que dans l\u2019enqu\u00eate de terrain, je me suis rendue \u00e0 la fois dans la province de Huelva \u00e0 la rencontre de ces femmes et dans les lieux au Maroc, dont elles sont originaires. Je les ai rencontr\u00e9es dans les diff\u00e9rents espaces d\u2019origine, mais aussi dans la province de Huelva.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Mes principaux contacts \u00e9taient concentr\u00e9s dans les provinces d\u2019Azilal et de Beni Mellal, et de la province de Ksar El K\u00e9bir. Avant de partir \u00e0 Huelva, j\u2019avais rencontr\u00e9, en m\u00eame temps que Sa\u00efda l\u2019\u00e9t\u00e9 2008, une autre jeune femme. Il s\u2019agit donc de mes deux premiers entretiens avec ces dames de fraises. J\u2019ai pris leurs contacts en esp\u00e9rant les retrouver en Espagne dans quelques mois. En arrivant \u00e0 Huelva, les num\u00e9ros de t\u00e9l\u00e9phone ne fonctionnaient plus. La seule information que j\u2019avais obtenue avant de partir \u00e9tait que Sa\u00efda \u00e9tait dans une coop\u00e9rative de fraises \u00e0 Moguer. Je me suis rendue chez un ami marocain que je connaissais de mon terrain de th\u00e8se, Ali. Ali vit avec trois autres Marocains et deux Marocaines, des saisonni\u00e8res rest\u00e9es en Espagne. Il m\u2019a accueillie et j\u2019ai pu m\u2019installer chez une de leur amie, Malika. Le deuxi\u00e8me jour, je me suis rendue \u00e0 la mairie de Cartaya pour prendre contact avec des responsables du programme espagnol qui a permis la venue de ces femmes. Juan m\u2019a mise en contact avec plusieurs m\u00e9diateurs qui interviennent dans le suivi et l\u2019accompagnement des femmes en Espagne. J\u2019ai \u00e9chang\u00e9 avec eux sur mes travaux et il m\u2019a propos\u00e9 un rendez-vous pour r\u00e9aliser des entretiens les jours suivants. J\u2019ai donn\u00e9 le contact de Sa\u00efda \u00e0 l\u2019un des m\u00e9diateurs qui l\u2019a retrouv\u00e9e dans le fichier informatis\u00e9 et m\u2019a indiqu\u00e9 de mani\u00e8re pr\u00e9cise sa localisation dans une coop\u00e9rative de fraises \u00e0 Moguer. Ali m\u2019a accompagn\u00e9e et on a retrouv\u00e9 Sa\u00efda, avec ses amies de la province d\u2019Azilal. C\u2019est donc gr\u00e2ce au m\u00e9diateur, que j\u2019ai pu m\u2019introduire chez ce groupe de femmes \u00e0 Moguer et m\u2019installer avec elles durant une semaine. Cette installation a \u00e9t\u00e9 d\u2019une grande richesse en termes de collecte d\u2019informations empiriques, tout particuli\u00e8rement gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019observation participante et aux entretiens. Pendant plusieurs jours, j\u2019ai partag\u00e9 la chambre avec quatre jeunes femmes, et la maison avec douze autres Marocaines. Sa\u00efda m\u2019a accueillie sans grande difficult\u00e9 et a convaincu ses colocataires de m\u2019h\u00e9berger quelques jours. J\u2019ai pu partager leur quotidien, compos\u00e9 du travail, de la pr\u00e9paration des repas, des \u00e9changes, des discussions, parfois des disputes, de sorties avec elles, des courses et sorties en auto-stop et de travailler quelques heures avec elles dans les serres. L\u2019observation participante a \u00e9t\u00e9 d\u2019autant plus facile pour moi, du fait de mes appartenances et de mes origines. En effet, \u00eatre femme et d\u2019origine marocaine a permis de m\u2019introduire sans \u00e9veiller les soup\u00e7ons des patrons agricoles, ni ceux des femmes migrantes chez qui j\u2019\u00e9tais accueillie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Dans la province de Huelva, en 2009, j\u2019ai pu r\u00e9aliser 17 entretiens, avec des femmes (11), un employeur de coop\u00e9ratives de fraise, le responsable du projet AENEAS de la municipalit\u00e9 de Cartaya dans le cadre de la FUTEH<a href=\"#_ftn2\" name=\"_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>, fondation cr\u00e9\u00e9e \u00e0 cette occasion pour g\u00e9rer cette migration circulaire, trois m\u00e9diateurs, une universitaire. Lors de mon retour de Huelva au Maroc, l\u2019\u00e9t\u00e9 2009, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de partir \u00e0 la rencontre de quatre des femmes avec qui j\u2019avais eu des entretiens en Espagne afin de voir le contexte de vie dans lequel elles \u00e9voluaient et approfondir leur r\u00e9cit migratoire. \u00c0 Azilal principalement, mais aussi \u00e0 Rabat. En 2010, une dizaine d\u2019entretiens avec des femmes ont compl\u00e9t\u00e9 la premi\u00e8re s\u00e9rie. Puis en 2012, j\u2019ai continu\u00e9 \u00e0 les rechercher, \u00e0 les interroger, j\u2019ai gard\u00e9 le contact. J\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 une enqu\u00eate par questionnaire en 2012 dans la province de Ksar El K\u00e9bir qui m\u2019a permis d\u2019interroger 65 femmes et une dizaine d\u2019acteurs associatifs. Je suis retourn\u00e9e \u00e0 Azilal pour un entretien avec une r\u00e9p\u00e9titrice que j\u2019avais connue sur le terrain en 2009 et 2010. En 2017, j\u2019ai r\u00e9alis\u00e9 deux entretiens avec des anciens m\u00e9diateurs qui ont pu nous raconter l\u2019\u00e9volution de cette migration circulaire \u00e0 Cartaya. Toujours en 2017, un \u00e9change avec un cadre de l\u2019ANAPEC a permis de mieux saisir les enjeux de ces derni\u00e8res ann\u00e9es. L\u2019enqu\u00eate de 2017, au cours de laquelle j\u2019ai retrouv\u00e9 deux migrantes, l\u2019une au Maroc et Sa\u00efda en Espagne, a \u00e9t\u00e9 importante afin de r\u00e9actualiser la situation de ces dames de fraises et le contexte dans lequel elles ont \u00e9volu\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">J\u2019ajoute que cette enqu\u00eate a \u00e9t\u00e9 financ\u00e9e\u00a0: En 2009 et 2010, les membres de l\u2019Association Marocaine pour les \u00c9tudes et les Recherches sur les Migrations (AMERM) (et leur programme de recherches Migrations internationales des Marocains, financ\u00e9 par la Fondation PME Population, Migration et Environnement) m\u2019ont fait les premiers confiance en me confiant le rapport de recherche sur \u00ab\u00a0Les invisibles de la migration marocaine\u00a0\u2013 \u00c9mergence de nouvelles circulations migratoires des femmes en Europe m\u00e9diterran\u00e9enne (Espagne)\u00a0\u00bb. Ces enqu\u00eates ont \u00e9t\u00e9 compl\u00e9t\u00e9es par une deuxi\u00e8me \u00e9tape financ\u00e9e par le Centre d&rsquo;Initiatives et de Recherches Europ\u00e9ennes en M\u00e9diterran\u00e9e (CIREM). Enfin, le programme de recherche Genre et Discriminations (GEDI, financ\u00e9 par la r\u00e9gion des Pays de la Loire) m\u2019ont permis de r\u00e9actualiser les donn\u00e9es de terrain en 2017.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>7) Votre titre a un c\u00f4t\u00e9 po\u00e9tique, romanesque. Je pensais m\u00eame que c&rsquo;\u00e9tait une fiction au d\u00e9but. Pourquoi avoir choisi ce titre\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Je souhaitais aussi rendre hommage \u00e0 des femmes courageuses, belles et m\u00eame dr\u00f4les qui avaient assez d\u2019humour pour se moquer d\u2019elles-m\u00eames. Elles m\u2019ont dit par exemple \u00ab\u00a0Si on avait la feuille, la verte, \u00e7a voulait dire qu\u2019on avait gagn\u00e9. On a beaucoup rigol\u00e9. Car quand on y pense, on s\u2019est battues pour aller travailler dans la mis\u00e8re. C\u2019est la mis\u00e8re qui nous fait partir.\u00bb (Extrait d\u2019un entretien avec Sa\u00efda).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong><strong>8) En faisant les \u00e9tudes de ces femmes marocaines dont on ne parle pas, quel \u00e9tait votre objectif\u00a0? L&rsquo;information\u00a0? La d\u00e9nonciation\u00a0? Est-ce que votre d\u00e9marche comporte une sorte de revendication f\u00e9ministe ou est-ce que ce n&rsquo;est pas du tout le propos\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong>Mes recherches ne se font pas par hasard. Mes choix sont tr\u00e8s r\u00e9fl\u00e9chis. Et j\u2019aurais envie de dire qu\u2019on ne fait pas des \u00e9tudes, des travaux, par militantisme f\u00e9ministe ou autre, bien que je me consid\u00e8re comme f\u00e9ministe et engag\u00e9e. En revanche, d\u2019une certaine mani\u00e8re, nos analyses permettent aussi \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 civile de mieux r\u00e9fl\u00e9chir, \u00e0 nos d\u00e9cideurs politiques de mieux accompagner les difficult\u00e9s que rencontrent ces femmes, aux journalistes de parler d\u2019elles. J\u2019essaye de compartimenter mes engagements associatifs et militants avec mes recherches bien que les uns servent les autres. Nous sommes l\u00e0 pour \u00e9clairer une situation et avant tout pour informer, analyser et pour reprendre les propos d\u2019un coll\u00e8gue, Vincent Geisser, \u00ab\u00a0\u00e9noncer des faits c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une forme de d\u00e9nonciation\u00a0\u00bb. Je n\u2019ai pas de revendication particuli\u00e8re mais aujourd\u2019hui, gr\u00e2ce \u00e0 ce cette \u00e9tude, je suis invit\u00e9e \u00e0 pr\u00e9senter le livre dans divers espaces, des universit\u00e9s fran\u00e7aises et marocaines, des associations, des espaces militants, etc. Cela a un certain \u00e9cho. Par exemple, r\u00e9cemment, nous avons pu voir les <em>chibanis<\/em> de la SNCF, gagner la bataille de leur vie\u00a0: une \u00e9galit\u00e9 des retraites avec celles de leurs confr\u00e8res fran\u00e7ais. J\u2019ose esp\u00e9rer qu\u2019un jour, on s\u2019int\u00e9resse aussi au sort de ces femmes qui n\u2019ont ni droit \u00e0 la mobilit\u00e9, ni droit aux papiers, ni droits sociaux \u2013\u00a0pas de ch\u00f4mage pas de retraite\u00a0\u2013, ni droit \u00e0 l\u2019intimit\u00e9 \u2013\u00a0elles vivent \u00e0 dix ou douze dans des espaces confin\u00e9s\u00a0\u2013, ni droit \u00e0 la famille \u2013\u00a0elles sont s\u00e9par\u00e9es de leurs enfants, parfois de leurs maris, pendant plusieurs mois, etc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong><strong>9) Entretiens, suivi des populations \u00e9tudi\u00e9es sur le terrain\u00a0; votre d\u00e9marche semble se rapprocher d&rsquo;une sociologie participative ou m\u00eame d&rsquo;un journalisme d&rsquo;investigation. Est-ce important pour vous de vous mettre \u00e0 la place des populations \u00e9tudi\u00e9es\u00a0? La rencontre avec l&rsquo;humain est-elle au c\u0153ur de votre d\u00e9marche\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong>Je fais de la g\u00e9ographie sociale, une science qui fait partie des Sciences Humaines et Sociales\u00a0; et en sciences sociales, le terrain est tr\u00e8s important. Ma d\u00e9marche m\u00e9thodologique est avant tout scientifique avec une combinaison d\u2019approches qualitatives mais aussi quantitatives\u00a0:<\/p>\n<ul style=\"text-align: justify\">\n<li>Entretiens semi-directifs : 50, dont 35 avec des femmes, ont dur\u00e9 plus d\u2019une heure et une quinzaine avec des membres institutionnels et des membres des associations.<\/li>\n<li>Observation participante\u00a0: j&rsquo;ai v\u00e9cu plusieurs semaines dans les coop\u00e9ratives de fraises, avec les femmes en partageant leur v\u00e9cu, leur travail et l&rsquo;accompagnement des m\u00e9diateurs dans leur travail.<\/li>\n<li>Questionnaire\u00a0: aupr\u00e8s de 65 femmes \u00e0 Ksar El K\u00e9bir.<\/li>\n<li>Suivi de 5 femmes en Espagne et au Maroc dans leurs lieux d\u2019habitation.<\/li>\n<\/ul>\n<p style=\"text-align: justify\">\u00a0Mon enqu\u00eate a dur\u00e9 trois ans entre 2009 et 2012, auxquels il faut ajouter une r\u00e9actualisation de mes donn\u00e9es avec une enqu\u00eate au Maroc et en Espagne avant la sortie de l\u2019ouvrage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Je ne pense pas qu\u2019un journaliste investigue autant. Il est important de rappeler que c\u2019est une vraie enqu\u00eate scientifique de terrain multi-situ\u00e9e, au Maroc \u00e0 Azilal, Afourar, Ksar El K\u00e9bir, El Hajeb, Mekn\u00e8s, Beni Mellal, Moulay Driss Zerhoun, Rabat, mais aussi dans la province de Huelva\u00a0: Huelva, Lepe, Pallos de la Fronteras, Russio, Moguer, Mazagon, El Rocio, Cartaya, Rociano, etc. Une enqu\u00eate r\u00e9alis\u00e9e sur un temps long, avec une multitude d\u2019acteurs et d\u2019actrices rencontr\u00e9es pour r\u00e9pondre \u00e0 ma probl\u00e9matique.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">En sciences sociales, les individus sont \u00e0 mettre au centre de nos analyses. Il est effectivement important pour moi de rencontrer les principales actrices qui sont les dames de fraises et de me mettre \u00e0 leur place, travailler avec elles, sortir le soir avec elles, cuisiner avec elles, partager leur quotidien, aller cueillir la fraise avec elles. C\u2019est une des fa\u00e7ons pour gagner leur confiance et ainsi, mieux comprendre leur v\u00e9cu. La langue est importante aussi, le fait de parler l\u2019arabe et le berb\u00e8re a \u00e9t\u00e9 un vrai atout pour mon enqu\u00eate.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">Une \u00e9tudiante qui est venue m\u2019\u00e9couter lors de la pr\u00e9sentation de mon livre \u00e0 Casablanca m\u2019a interpell\u00e9 en faisant un parall\u00e8le avec Simone Weil. C\u2019\u00e9tait presque un cadeau que de pousser la comparaison car elle a toujours \u00e9t\u00e9 une femme que j\u2019admire. Je reprends la pr\u00e9sentation de son livre, <em>La condition ouvri\u00e8re<\/em>, de 1951\u00a0: \u00ab\u00a0En d\u00e9cembre 1934, Simone Weil entre comme <strong>\u00ab\u00a0<\/strong>man\u0153uvre sur la machine<strong>\u00a0\u00bb<\/strong>, dans une usine. Professeure agr\u00e9g\u00e9e, elle ne se veut pas <strong>\u00ab\u00a0<\/strong>en vadrouille dans la classe ouvri\u00e8re<strong>\u00a0\u00bb<\/strong>, mais entend vivre la vocation qu&rsquo;elle sent \u00eatre sienne\u00a0: s&rsquo;exposer pour d\u00e9couvrir la v\u00e9rit\u00e9. Car la v\u00e9rit\u00e9 n&rsquo;est pas seulement le fruit d&rsquo;une pens\u00e9e pure, elle est v\u00e9rit\u00e9 de quelque chose, exp\u00e9rimentale, \u00ab\u00a0contact direct avec la r\u00e9alit\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0\u00bb. (Simone Weil, 1951).<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong><strong>10) D&rsquo;ailleurs, en parlant de cet aspect humain, que vous ont apport\u00e9 vos diff\u00e9rentes enqu\u00eates sur le terrain\u00a0? Je veux dire, au niveau personnel.<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong>Elles m\u2019enrichissent, elles m\u2019apprennent beaucoup sur la soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle on vit, elles m\u2019apprennent \u00e0 quel point elle est profond\u00e9ment injuste et in\u00e9galitaire. Elles m\u2019am\u00e8nent \u00e0 mieux r\u00e9fl\u00e9chir mes propres engagements. Mes travaux de recherche alimentent mes actions associatives et inversement. Par exemple, je vais participer en d\u00e9cembre 2018 au Forum mondial sur la migration et le d\u00e9veloppement (FMMD) qui aura lieu \u00e0 Marrakech. Je serai force de proposition pour que l\u2019approche genre soit importante et transversale aux recommandations qui vont \u00eatre faite par la soci\u00e9t\u00e9 civile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong><strong>11) Dans votre th\u00e8se, sur les Les <em>A\u00eft Ayad<\/em>, vous d\u00eetes que votre approche vous a <\/strong><strong>\u00ab\u00a0<\/strong><strong>permis d\u2019adopter une d\u00e9marche de suivi individuel des migrant.e.s afin de mieux comprendre leur mobilit\u00e9, leur s\u00e9dentarit\u00e9, leurs villes-\u00e9tapes, leurs lieux d\u2019installation, leurs r\u00e9flexions, leurs strat\u00e9gies migratoires\u00a0<\/strong><strong>\u00bb<\/strong><strong> et vous poursuivez en disant\u00a0: <\/strong><strong>\u00ab\u00a0<\/strong><strong>J\u2019ai choisi d\u2019\u00e9couter et de donner la parole \u00e0 ces migrantes en les laissant parler.<\/strong><strong>\u00a0<\/strong><strong>\u00bb<\/strong><strong> Quels sont les avantages d&rsquo;une telle d\u00e9marche et pourquoi l&rsquo;avoir choisie\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong>Cette d\u00e9marche donne la parole aux migrants, aux personnes enqu\u00eat\u00e9es. C&rsquo;est aussi une d\u00e9marche qui peut aller loin dans l\u2019observation participante. Par exemple, lors de ma th\u00e8se, j\u2019accompagnais un Marocain \u00e0 la rencontre d\u2019un passeur car il voulait passer la fronti\u00e8re sans papier. Pensant que nous \u00e9tions fr\u00e8re et s\u0153ur, on nous a propos\u00e9 de partir ensemble, en barque de fortune, dans la volont\u00e9 de ne pas nous s\u00e9parer. Bien entendu, je ne suis pas all\u00e9e jusqu\u2019au bout de l\u2019exp\u00e9rience. Rencontrer l\u2019Autre, se mettre \u00e0 \u00e9gale distance, \u00e0 l\u2019\u00e9coute, permet la mise en confiance. Cette d\u00e9marche est un moyen de lib\u00e9rer les langues et les discours. Cela permet parfois d\u2019avoir des r\u00e9cits in\u00e9dits. On m\u2019a souvent dit \u00ab\u00a0Ceci, je ne l\u2019ai racont\u00e9 \u00e0 personne.\u00a0\u00bb, ou \u00ab\u00a0Tu es la premi\u00e8re \u00e0 qui j\u2019en parle\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>12) Vous m&rsquo;avez dit que vous seriez prochainement \u00e0 Lyon et en tourn\u00e9e dans d&rsquo;autres villes pour la pr\u00e9sentation de votre livre. \u00c0 ce propos, comment sont re\u00e7us vos travaux par le public en g\u00e9n\u00e9ral\u00a0? Y-a-t-il une sorte de reconnaissance de la part de ces populations <\/strong><strong>\u00ab\u00a0oubli\u00e9es\u00a0\u00bb ou peu \u00e9tudi\u00e9es\u00a0? Quant aux autres chercheurs, vous sont-ils reconnaissants de combler une demande latente en termes de recherche dans ce domaine\u00a0? <\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong>Mes pr\u00e9sentations sont tr\u00e8s bien per\u00e7ues surtout au Maroc. Mes coll\u00e8gues chercheurs marocains appr\u00e9cient beaucoup mon travail, ma d\u00e9marche. Ici au Maroc, il y a eu\u00a0 de nombreux papiers \u00e9crits par des journalistes, trois \u00e9missions de radio et trois demandes de collaboration\u00a0; la premi\u00e8re de la part d&rsquo;une journaliste pour un documentaire, la deuxi\u00e8me de la part d&rsquo;une association de lutte contre les violences faites aux femmes. Une association qui souhaite travailler pour mieux accompagner ces femmes au Maroc. La troisi\u00e8me demande \u00e9tait celle d&rsquo;une coll\u00e8gue chercheuse d\u2019une universit\u00e9 marocaine qui r\u00e9alise une enqu\u00eate de terrain sur les ouvri\u00e8res agricoles qui cueillent la fraise au Maroc.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\">En France, je suis \u00e9galement invit\u00e9e \u00e0 un certain nombre de s\u00e9ances de d\u00e9dicace et de pr\u00e9sentation dans les librairies qui vendent le livre. Je suis \u00e9galement invit\u00e9e \u00e0 des s\u00e9minaires de recherche qui traitent des questions de genre, de migration et aussi dans des espaces associatifs\u00a0: l&rsquo;Association des travailleurs maghr\u00e9bins de France (ATMF), l&rsquo;Association des Maires de France (AMF), l&rsquo;associations du r\u00e9seau Immigration D\u00e9veloppement D\u00e9mocratie (IDD), la Plateforme euro-marocaine, etc. En France, il y avait d\u00e9j\u00e0 eu des recherches sur ce sujet mais au Maroc, aucun travail \u00e0 ma connaissance.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong><strong>13) Pour finir, j&rsquo;aimerais savoir\u00a0: pensez-vous que vos travaux puissent contribuer \u00e0 <\/strong><strong>\u00ab<\/strong><strong>\u00a0<\/strong><strong>d\u00e9mystifier\u00a0<\/strong><strong>\u00bb<\/strong><strong>, <\/strong><strong>\u00ab<\/strong><strong>\u00a0<\/strong><strong>l&rsquo;Autre\u00a0<\/strong><strong>\u00bb<\/strong><strong>, <\/strong><strong>\u00ab<\/strong><strong>\u00a0l&rsquo;immigrant\u00a0<\/strong><strong>\u00bb<\/strong><strong>, <\/strong><strong>\u00ab<\/strong><strong>\u00a0<\/strong><strong>l&rsquo;\u00e9tranger\u00a0<\/strong><strong>\u00bb, <\/strong><strong>dans un monde o\u00f9 l&rsquo;interculturel prend de plus en plus de place mais o\u00f9, paradoxalement, la peur de l&rsquo;Autre et de l&rsquo;immigration est de plus en plus accrue\u00a0?<\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><strong>\u00a0<\/strong>Bien entendu, je suppose et j\u2019esp\u00e8re que nos travaux \u00e9clairent d\u2019un jour nouveau les repr\u00e9sentations qu\u2019on peut avoir de l\u2019Autre. Donner des chiffres, d\u00e9mystifier, destigmatiser, d\u00e9construire un certain nombre de pr\u00e9jug\u00e9s sur les migrants permet d\u2019analyser une situation dans sa r\u00e9alit\u00e9. Par exemple, lors de la crise en Syrie, la France avait l\u2019impression d\u2019\u00eatre envahie par une \u00ab\u00a0horde de migrants\u00a0\u00bb et les journalistes parlaient de \u00ab\u00a0crise des migrants\u00a0\u00bb. Plusieurs chercheurs sont intervenus pour donner des chiffres qui montraient que la France \u00e9tait un des pays d\u2019Europe qui accueillait le moins de migrants. Catherine Wihtol de Wenden a parl\u00e9, quant \u00e0 elle, de crise de la solidarit\u00e9 plus que d\u2019une crise des migrants. Je vous renvoie d&rsquo;ailleurs au papier que j\u2019ai fait dans <em>Ouest France<\/em> en 2015 sur ce sujet<a href=\"#_ftn3\" name=\"_ftnref3\"><sup>[3]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<hr \/>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"#_ftnref1\" name=\"_ftn1\">[1]<\/a> Abdelmalek Sayad.<em> La double absence. Des illusions de l\u2019\u00e9migr\u00e9 aux souffrances de l\u2019immigr\u00e9.<\/em>\u00a0Paris, Seuil, Libre, 1999, 437 p.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"#_ftnref2\" name=\"_ftn2\">[2]<\/a> Comme pour les femmes, nous avons privil\u00e9gi\u00e9 l\u2019anonymat des membres des institutions, des associations et les noms des m\u00e9diateurs ont \u00e9t\u00e9 modifi\u00e9s.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify\"><a href=\"#_ftnref3\" name=\"_ftn3\"><sup>[3]<\/sup><\/a> Chadia Arab, \u00ab\u00a0Point de vue. Un \u00ab\u00a0glacis\u00a0\u00bb face \u00e0 l&rsquo;avalanche migratoire\u00a0\u00bb,\u00a0<em>Ouest France<\/em> [En ligne], mis en ligne le 16 septembre 2015, consult\u00e9 le 16 avril 2018. URL\u00a0: https:\/\/www.ouest-france.fr\/reflexion\/editorial\/point-de-vue-un-glacis-face-lavalanche-migratoire-3687750.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La g\u00e9ographie sociale est un sous-domaine de la g\u00e9ographie. Elle \u00e9tudie les mouvements migratoires des populations avec une approche centr\u00e9e sur les rapports entre les territoires et les soci\u00e9t\u00e9s qui s&rsquo;y trouvent. Autrement dit, l&rsquo;aspect social est dominant. C&rsquo;est selon cette approche que Chadia Arab, g\u00e9ographe et charg\u00e9e de recherche au CNRS, a d\u00e9cid\u00e9 d&rsquo;\u00e9tudier les migrations saisonni\u00e8res des femmes marocaines en Espagne pour la cueillette des fraises. Dans cet entretien, elle retrace son parcours et explique son int\u00e9r\u00eat pour les populations et les ph\u00e9nom\u00e8nes trop peu \u00e9tudi\u00e9s voire \u00ab invisibles \u00bb. 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