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Interfaces ?

Le 8 mai, j’étais à l’ACFAS, invité par Thierry Belleguic avec Milad Doueihi, Jonathan Roberge et Stéphane Roche. Je crois que c’est Stéphane qui a commencé à parler d’interfaces. L’interface serait le dispositif qui rend impossible l’opposition. Il n’y a plus … Read more »

Éloge du plagiat

plagiat

La production de sens a toujours été un acte d’agrégation : dans sa forme la plus simple il s’agit d’agréger des mots. Je ne vois pas où est le problème d’accepter qu’aujourd’hui il s’agit d’agréger des groupes de mots.

La question du plagiat revient souvent dans nos discussions d’enseignants. Ici à l’Université de Montréal les salles sont pleines de panneaux contre ce crime affreux. Un site est dédié à cela : http ://www.integrite.umontreal.ca. On y associe la lutte contre le plagiat à l’intégrité intellectuelle. Plusieurs scandales éclatent l’un après l’autre et colorent l’actualité des journaux (les cas de Houellebecq, du rabbin Gilles Bernheim ou de Patrick Buisson). Je voudrais proposer ici un éloge du plagiat. Ou mieux, je voudrais montrer que ce concept n’a (plus) aucune raison d’exister. Continuer à poser la question du plagiat signifie mal interpréter le dispositif actuel de production et diffusion du savoir et ne pas être capable d’identifier les véritables enjeux politiques d’aujourd’hui. Commençons par essayer de comprendre quelles sont les bases conceptuelles sur lesquelles se fonde l’idée même de plagiat. On peut en identifier deux : une certaine notion d’originalité et un modèle économique particulier pour la production des contenus.

1  La nécessité d’originalité

Le premier argument contre le plagiat repose sur l’idée qu’un contenu est bon quand il est original. La qualité serait liée à l’originalité et l’originalité serait une expression de la singularité de l’individu qui produit le contenu. Mais en quoi consiste cette singularité ?  Est-il possible qu’un individu produise à partir du rien des idées et que donc ces idées lui appartiennent ? La notion d’individu qui crée les idées est une caricature de l’idée romantique de génie : Goethe lui-même affirmait qu’il ne faisait que rassembler des idées qui étaient dans l’air de son époque. Est-ce que nous voulons établir la possibilité de breveter les idées, pour être sûrs que personne d’autre que son présupposé inventeur puisse les exploiter ?  Je ne crois quand même pas. Par ailleurs, je pense que la plupart de ceux qui luttent contre le plagiat seraient d’accord pour affirmer que les idées ne sont pas d’un individu. L’originalité ne peut donc pas consister à inventer des idées. D’ailleurs, lorsque l’on parle, par exemple, des travaux des étudiants, ce n’est pas à ce type d’originalité qu’on se réfère : nous ne prétendons pas que les étudiants inventent des idées nouvelles, au contraire, très souvent nous voulons qu’ils nous prouvent avoir bien compris les nôtres. L’originalité serait donc plutôt une “formulation personnelle” d’idées déjà formulées autrement par quelqu’un d’autre. D’où l’impasse : comment établir la frontière entre le plagiat et l’appropriation d’une idée?  Une paraphrase est-elle un plagiat?  Si on l’affirmait, on reviendrait à accepter l’idée d’un brevet pour les idées. On en arrive donc à une notion minimaliste du plagiat : plagier serait tout simplement faire un copier-coller, sans citer. Soit. Mais encore : long comment ? Une phrase ? Si quelqu’un copiait ma phrase “Le plagiat n’est pas un crime”, est-ce qu’il serait en train de me plagier ? Est-ce que j’ai les droits sur cette affirmation ? On finirait par dire que pour être original il faut réinventer le langage lui-même. La notion de plagiat ne peut pas se baser théoriquement sur une idée quelconque d’originalité car cette idée est trop floue. Et en effet, si l’on va analyser son histoire, on comprend tout de suite qu’elle est née pour une autre raison, beaucoup moins théorique et beaucoup plus concrète : un modèle économique particulier qui s’est mis en place au XVIIIe siècle.

2  Un modèle économique pour la production et la diffusion des contenus

À bien y réfléchir, on se rend compte que l’argument de l’originalité n’est pas le plus fort argument des supporteurs du discours anti-plagiat. Ce discours – et le site de l’Université de Montréal que je viens de citer le démontre – est plutôt basé sur une question soi-disant “morale”. Nous ne demandons pas aux étudiants ou aux écrivains d’être des génies romantiques, nous leur demandons d’être “honnêtes”. Le refus du plagiat est une question d’”intégrité” intellectuelle. Mais la morale, nous le savons bien, n’est pas absolue, elle s’inscrit dans l’histoire. Et c’est justement l’histoire qui nous donne la réponse. À partir de la fin du XVIIe siècle et surtout au début du XVIIIe, les éditeurs commencent à se poser la question de leur modèle économique. Comment payer la production et la circulation des contenus?  C’est une question qui ne se posait bien évidemment pas avant l’invention de l’impression (car l’écrivain ne s’attendait pas à être rémunéré pour ce qu’il écrivait et trouvait ailleurs ses moyens de subsistance). Au début du XVIIIe siècle, il était encore normal qu’un éditeur belge publie un livre déjà publié par un éditeur français. Cela posait un problème, car cela faisait perdre de l’argent à l’éditeur français. C’est dans ce contexte que l’on a progressivement développé le modèle de l’actuel copyright (sur cela, cf le très bel ouvrage Authors and owners de Rose). Un des premiers actes dans ce sens a été le Statut d’Anne en 1710. Mais comment justifier l’interdiction de publier un livre déjà existant?  C’est pour répondre à cette question que l’on a essayé d’inventer ce que l’on appelle la “propriété intellectuelle”. L’idée est que un texte puisse appartenir à celui qui l’a produit. Bien évidemment le concept de propriété intellectuelle pose les mêmes problèmes que je viens d’évoquer. De quoi l’auteur est-il au juste propriétaire ? De ses idées ? Non, cela n’est pas possible. D’une formulation particulière, alors. Si théoriquement cette notion ne tient pas, elle a quand même un sens concret. Elle permet de mettre en place un modèle économique pour payer les écrivains et les éditeurs – ce sont d’ailleurs les éditeurs qui ont eu le rôle le plus important dans la création de ce modèle qui a plus été le succès d’un lobby économique que d’une position idéologique. Mais si le texte est une propriété privée, comme un bout de terre ou une maison, alors le plagiat est un vol. Et s’il est un vol, il est immoral. Concrètement, plagier ne signifie pas tant copier une idée ou un texte, mais plutôt priver l’écrivain de l’argent qu’il pourrait gagner avec son travail. Or, il est évident que, dans le cas des travaux des étudiants, par exemple, ce modèle n’a aucun sens. Les copier-coller ne portent pas atteinte au producteur des contenus copiés. Il ne s’agit aucunement d’un vol. Même principe pour les copier-coller de Houellebecq : le fait qu’il intègre un passage de Wikipédia dans son roman, ne touche aucunement au modèle économique de Wikipédia.

Et aujoud’hui?

On pourrait alors passer à des conceptions encore plus minimalistes du plagiat : dire qu’il serait plus honnête de – au moins – citer l’auteur, ou dire que l’intelligence et la pensée se développent en produisant un discours personnel – même si ce n’est qu’une paraphrase.
Mais cette version aussi n’est pas viable aujourd’hui, et cela justement à cause du modèle de production et circulation du savoir qui caractérise notre culture numérique. Je m’explique en quelques points :
1.    Les contenus ne sont plus garantis par l’autorité d’un autre. La signature n’a plus aucune importance aujourd’hui. Comme je l’ai répété plusieurs fois, l’affirmation “j’ai trouvé cela sur Google” est beaucoup moins naïve qu’on le croirait. Le sens et la qualité des contenus ne sont plus garantis par une instance auctoriale, mais plutôt par une série de dispositifs d’éditorialisation. Je ne développe pas plus ce discours ici. Mais je renvoie à ces deux petits textes : http ://www.implications-philosophiques.org/actualite/une/auteur-ou-acteur-du-web/ et http://blog.sens-public.org/marcellovitalirosati/?p=27.
2.    On ne vit plus dans une économie de la rareté mais de la surabondance des contenus. Sur le web, on peut trouver une quantité telle de contenus que le fait de produire un contenu n’est plus une richesse. On ne peut pas penser, donc, rétribuer ceux qui écrivent parce qu’ils ont produit un contenu. On peut les rémunérer, peut-être, parce qu’ils écrivent (pour leur action d’écrire), mais pas parce qu’ils sont propriétaires d’un contenu qu’il ont produit. L’idée de vol est donc encore moins pertinente. Au contraire, en plagiant un texte on lui donne une visibilité qu’il n’aurait pas autrement. On fait du bien à l’écrivain en plagiant son texte qui serait autrement destiné à disparaître dans la masse des contenus existants (dans ce sens je vous invite à me plagier le plus possible et je regrette que personne ne l’ait encore fait ? cela signifie que mes textes disparaîtront rapidement).
3.    La production de sens, dans cette abondance de contenus, ne réside pas dans la création d’un contenu, mais dans l’agencement d’un parcours. Agréger des contenus pour qu’ils soient lisibles est un travail de production de sens. La production de sens a toujours été un acte d’agrégation : dans sa forme la plus simple il s’agit d’agréger des mots. Je ne vois pas où est le problème d’accepter qu’aujourd’hui il s’agit d’agréger des groupes de mots.
4.    La lecture devient donc tout autant créative que l’écriture. Ou mieux, la lecture est la forme la plus haute d’écriture aujourd’hui. Les réflexions de Milad Doueihi sur Pierre Ménard (dans la Grande conversion numérique) vont dans ce sens. Lire en numérique signifie écrire un parcours de lecture (nos clics d’un lien à un autre sont l’écriture d’un parcours qui reste gravé sur les serveurs et produit des rapprochements et des liens) : le sens des contenus se produit lors de la lecture.
5.    L’intelligence n’est pas le produit d’un individu et de son intimité, mais un dispositif collectif. Si déjà Aristote pouvait le soutenir dans le De Anima (3,5 si je me souviens bien), le temps est venu de comprendre cette notion et d’abandonner l’idée d’une intelligence “privée”. La théorie de la documentalité telle qu’elle a été développée par Maurizio Ferraris (que nous allons bientôt publier en français chez PUM) explique bien ce concept. L’âme, dit Ferraris, réside dans une intentionnalité collective qui – à la différence de celle de Searle – est inscrite dans les documents.

Conclusion

Savoir copier-coller est probablement la chose la plus difficile aujourd’hui. À partir de notre capacité de copier et coller nous seront capables de produire du sens. Abandonnons la caricature de l’individualisme romantique pour penser vraiment les enjeux d’aujourd’hui. Et enseignons à nos étudiants comment s’orienter dans la masse de textes existants pour produire des parcours de sens créatifs au lieu de les obliger à bégayer des phrases dépourvues d’intérêt pour qu’elles soient “originales”.

Un exemple sympa : dans le cadre de mon cours “Écriture et nouveaux média” j’ai récemment donné la consigne d’écriture suivante  : “Déterminer des règles formelles pour rassembler des textes existants. Les règles doivent permettre de rassembler un nombre infini de textes (à chercher en ligne) en produisant un macro-texte qui ait du sens.” Avec ces règles il est ensuite possible de copier-coller un nombre indéfini de textes pour en produire un nouveau qui n’est qu’un parcours entre les textes existants (un exemple ici ). L’intérêt de cette expérience est double : remettre en discussion le concept d’auteur et d’originalité en proposant une nouvelle idée de créativité et, en même temps, créer de nouvelles pratiques. Si un nombre élevé d’usagers se mettait à jouer à ce jeu (l’importance du collectif), les statistiques et les analyses des comportements de navigations deviendraient incompréhensibles et insaisissables pour les entreprises qui font du profilage et vendent nos individualités. L’individu est devenu un produit. Des pratiques de plagiat systématisé peuvent être une source de libération et d’émancipation.

Vive le plagiat !

 

Culture numérique ?

De plus en plus, on parle de culture numérique. Que veut-on dire par là ? Quel est le sens de revendiquer un aspect proprement “culturel” du numérique, comme le fait, par exemple, Milad Doueihi dans ses livres La grande conversion numérique et Pour un humanisme numérique ?
Dans le cadre du séminaire sur les “Écritures numériques et éditorialisation“, je me suis souvent trouvé à discuter, en particulier avec Vincent Puig, sur l’emploi de cette expression à laquelle Vincent préfère “organologie” développée et définie par Bernard Stiegler. Je crois que, Vincent et moi, nous sommes d’accord sur le fait qu’il faut trouver une expression capable de dire le fait que le numérique n’est pas qu’un ensemble d’outils. Le numérique n’est pas seulement un ensemble de dispositifs techniques qui permettent de mieux faire ce que nous faisions avant. Il ne peut pas être considéré comme une voiture qui nous permet de faire plus rapidement la même route que nous étions habitués à faire à pied (et d’ailleurs, même cette voiture ne peut pas être considérée ainsi !).
Le numérique modifie nos pratiques et leur sens. L’exemple que fait souvent Vincent dans le cadre du séminaire me semble particulièrement significatif – et très simple à comprendre. Polemictweet. Polemictweet est la plateforme développée par l’Iri qui permet de synchroniser à la vidéo de la conférence ou du séminaire en cours (qui est transmise en direct sur une page web) l’ensemble des tweets échangés par le public pendant l’évènement. Cet outil change profondément la façon de participer au séminaire. Pas seulement parce qu’il permet de participer à des personnes qui ne se trouvent pas dans la salle, mais surtout parce que cela produit une différente économie de l’attention et une différente façon de comprendre et de réfléchir aux contenus du séminaire. Pendant que l’orateur parle, quelqu’un du public réagit à ce qu’il dit. Cette réaction est lue par d’autres participants, ce qui crée souvent plusieurs couches de débat avec des niveaux différents d’approfondissement. Quelqu’un suit ce que dit l’orateur, quelqu’un est en train d’approfondir ce qu’il vient de dire – par exemple en cherchant des références sur Internet ou alors en demandant des précisions à un autre participant qui en sait davantage. Polemictweet change, en somme, la forme et le contenu du débat, mais aussi la forme de l’intelligence elle-même. Je ne comprends plus les mêmes choses de la même manière, mon rapport au monde change profondément. L’outil, produit les pratiques et produit aussi le sens de ces pratiques, il modifie notre façon d’être au monde mais aussi notre “nature”.
Je suis parfaitement d’accord avec cette idée et je partage aussi les conséquences qu’elle implique : penser et créer un outil signifie déterminer des pratiques et par ce biais changer notre façon d’habiter le monde. L’idée de l’organologie, telle que je la comprends (et telle qu’elle est définie, par exemple ici) implique une mise en question d’une conception naïve de la nature de l’homme. L’homme n’a pas une nature indépendante des outils dont il se sert. La nature de l’homme est – comme dans le mythe de Prométhée – dans ces outils et se transforme avec ses outils. Un homme numérique n’est pas simplement un homme qui se sert d’outils numériques, mais un homme différent, qui fonctionne différemment, qui a un rapport différent avec ce qui l’entoure.

Mais il y a quelque chose qui me fait préférer l’expression de Milad… Ce n’est pas qu’en présence des dispositifs techniques ou technologiques que le rapport au monde change. J’essaie de m’expliquer avec un exemple. Le fait d’avoir un GPS modifie mon rapport avec l’espace. Je perçois l’espace différemment – par exemple j’ai affaire à un espace beaucoup plus rassurant car je sais toujours où je suis et ne peux pas me perdre. C’est l’outil qui façonne et agence mon rapport à l’espace et donc mes pratiques – ainsi que ma vision de l’espace, ma façon de le concevoir.

Or, faisons une expérience mentale (ou réelle) : éteignons le GPS ou partons en voyage en le laissant à la maison. Même sans gps, je vais continuer à percevoir l’espace de la même manière. Il y a dix ans, j’aurais prêté une attention différente à la route, car la perception de la possibilité de m’égarer était toujours présente, comme une peur, une angoisse. Mais dès qu’il y a un GPS, même s’il est à la maison, ce rapport change. L’espace a changé, même quand l’outil n’est plus là. Et donc mes valeurs ont changé, mes priorités, toutes mes structures mentales. La transformation m’a investi de façon totale et pas seulement moi, mais la société entière. Dans ce sens il s’agit d’un changement culturel.

À partir de ce constat, j’aurais tendance à aller encore plus loin. L’ontologie est modifiée par le changement technologique : les essences se transforment. L’essence de l’espace, du temps, de l’homme…

Que devient l’ontologie si elle ne peut plus nous donner des définitions stables ?

C’est à partir de cette idée que je crois nécessaire de développer plutôt une métaontologie, une ontologie intersticielle qui sache tenir en compte le caractère “inscrit” de l’essence.

Ceci est bien évidemment un début de réflexion. J’ai écrit à propos de “métaontologie” dans plusieurs articles et publications, par exemple dans l’article La profondeur du théâtre : au-delà du sujet, vers une pensée métaontologique ou encore dans mon livre Corps et virtuel. En pièce jointe un projet d’article dans ce sens :

Digital culture, philosophy and metaontology : projet d’article en anglais (24 octobre 2012)