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Culture numérique ?

De plus en plus, on parle de culture numérique. Que veut-on dire par là ? Quel est le sens de revendiquer un aspect proprement “culturel” du numérique, comme le fait, par exemple, Milad Doueihi dans ses livres La grande conversion numérique et Pour un humanisme numérique ?
Dans le cadre du séminaire sur les “Écritures numériques et éditorialisation“, je me suis souvent trouvé à discuter, en particulier avec Vincent Puig, sur l’emploi de cette expression à laquelle Vincent préfère “organologie” développée et définie par Bernard Stiegler. Je crois que, Vincent et moi, nous sommes d’accord sur le fait qu’il faut trouver une expression capable de dire le fait que le numérique n’est pas qu’un ensemble d’outils. Le numérique n’est pas seulement un ensemble de dispositifs techniques qui permettent de mieux faire ce que nous faisions avant. Il ne peut pas être considéré comme une voiture qui nous permet de faire plus rapidement la même route que nous étions habitués à faire à pied (et d’ailleurs, même cette voiture ne peut pas être considérée ainsi !).
Le numérique modifie nos pratiques et leur sens. L’exemple que fait souvent Vincent dans le cadre du séminaire me semble particulièrement significatif – et très simple à comprendre. Polemictweet. Polemictweet est la plateforme développée par l’Iri qui permet de synchroniser à la vidéo de la conférence ou du séminaire en cours (qui est transmise en direct sur une page web) l’ensemble des tweets échangés par le public pendant l’évènement. Cet outil change profondément la façon de participer au séminaire. Pas seulement parce qu’il permet de participer à des personnes qui ne se trouvent pas dans la salle, mais surtout parce que cela produit une différente économie de l’attention et une différente façon de comprendre et de réfléchir aux contenus du séminaire. Pendant que l’orateur parle, quelqu’un du public réagit à ce qu’il dit. Cette réaction est lue par d’autres participants, ce qui crée souvent plusieurs couches de débat avec des niveaux différents d’approfondissement. Quelqu’un suit ce que dit l’orateur, quelqu’un est en train d’approfondir ce qu’il vient de dire – par exemple en cherchant des références sur Internet ou alors en demandant des précisions à un autre participant qui en sait davantage. Polemictweet change, en somme, la forme et le contenu du débat, mais aussi la forme de l’intelligence elle-même. Je ne comprends plus les mêmes choses de la même manière, mon rapport au monde change profondément. L’outil, produit les pratiques et produit aussi le sens de ces pratiques, il modifie notre façon d’être au monde mais aussi notre “nature”.
Je suis parfaitement d’accord avec cette idée et je partage aussi les conséquences qu’elle implique : penser et créer un outil signifie déterminer des pratiques et par ce biais changer notre façon d’habiter le monde. L’idée de l’organologie, telle que je la comprends (et telle qu’elle est définie, par exemple ici) implique une mise en question d’une conception naïve de la nature de l’homme. L’homme n’a pas une nature indépendante des outils dont il se sert. La nature de l’homme est – comme dans le mythe de Prométhée – dans ces outils et se transforme avec ses outils. Un homme numérique n’est pas simplement un homme qui se sert d’outils numériques, mais un homme différent, qui fonctionne différemment, qui a un rapport différent avec ce qui l’entoure.

Mais il y a quelque chose qui me fait préférer l’expression de Milad… Ce n’est pas qu’en présence des dispositifs techniques ou technologiques que le rapport au monde change. J’essaie de m’expliquer avec un exemple. Le fait d’avoir un GPS modifie mon rapport avec l’espace. Je perçois l’espace différemment – par exemple j’ai affaire à un espace beaucoup plus rassurant car je sais toujours où je suis et ne peux pas me perdre. C’est l’outil qui façonne et agence mon rapport à l’espace et donc mes pratiques – ainsi que ma vision de l’espace, ma façon de le concevoir.

Or, faisons une expérience mentale (ou réelle) : éteignons le GPS ou partons en voyage en le laissant à la maison. Même sans gps, je vais continuer à percevoir l’espace de la même manière. Il y a dix ans, j’aurais prêté une attention différente à la route, car la perception de la possibilité de m’égarer était toujours présente, comme une peur, une angoisse. Mais dès qu’il y a un GPS, même s’il est à la maison, ce rapport change. L’espace a changé, même quand l’outil n’est plus là. Et donc mes valeurs ont changé, mes priorités, toutes mes structures mentales. La transformation m’a investi de façon totale et pas seulement moi, mais la société entière. Dans ce sens il s’agit d’un changement culturel.

À partir de ce constat, j’aurais tendance à aller encore plus loin. L’ontologie est modifiée par le changement technologique : les essences se transforment. L’essence de l’espace, du temps, de l’homme…

Que devient l’ontologie si elle ne peut plus nous donner des définitions stables ?

C’est à partir de cette idée que je crois nécessaire de développer plutôt une métaontologie, une ontologie intersticielle qui sache tenir en compte le caractère “inscrit” de l’essence.

Ceci est bien évidemment un début de réflexion. J’ai écrit à propos de “métaontologie” dans plusieurs articles et publications, par exemple dans l’article La profondeur du théâtre : au-delà du sujet, vers une pensée métaontologique ou encore dans mon livre Corps et virtuel. En pièce jointe un projet d’article dans ce sens :

Digital culture, philosophy and metaontology : projet d’article en anglais (24 octobre 2012)